Femme et agriculture : le portrait de Vanessa Correa 

Entretien avec Vanessa Correa, cofondatrice de Cultive

Cet article fait suite à notre précédent post LinkedIn sur la maternité en agriculture. En France, un quart des agriculteurs sont des femmes, et si leur statut au sein des exploitations a progressé ces dernières années, les inégalités restent marquées : 15 000 agricultrices seraient encore sans statut, leur rémunération est inférieure de 29 % à celle de leurs homologues masculins, et leur retraite mensuelle s’élève en moyenne à 570 € contre 840 € pour les hommes. Dans ce contexte, nous avons contacté Vanessa Correa, mère et agricultrice, nous l’avons interrogée sur son expérience et sur les initiatives mises en place dans la formation Cultive pour répondre à ces enjeux.

Bonjour Vanessa, pouvez-vous commencer par vous présenter, nous expliquer votre parcours ? 


Je suis agricultrice et cofondatrice de Cultive, une entreprise à mission qui a comme objectif de former, outiller, installer et accompagner les maraîchers désireux d’exercer sur des fermes biologiques. J’ai commencé à m’intéresser à l’agriculture lorsque j’ai quitté la Colombie pour faire du woofing aux États-Unis. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la permaculture et que j’ai “mis les mains dans la terre”. J’ai finalement décidé de rester aux États-Unis pour finir mes études, puis j’ai travaillé en Israël et en France, d’abord comme maraîchère au domaine national de Chambord, puis comme cheffe de culture à la ferme du Perche pour finalement créé Cultive en 2023.

logo du domaine de Chambord
logo de la ferme du Perche

Avez-vous observé des différences dans la place des femmes en agriculture selon les pays où vous avez travaillé ?

 

Il y a des inégalités partout, mais avec des niveaux très différents. Par exemple, en Colombie j’ai rencontré des femmes, mères de famille qui élèvent seules leurs enfants et partent travailler à 5 heures du matin dans des fermes florales, très loin de chez elles, elles ne voient pas leur enfants. Ils sont soit à la maison soit à la garderie, c’est très précaire comme situation, et ça varie aussi selon le milieu social. J’ai aussi vu des mères de famille qui étaient plus à l’aise, plus éduquées, et qui avaient un mode de vie différent. Donc il y a de grandes variations dans les inégalités en Amérique du Sud.

 

Les salaires aussi sont très bas, et les opportunités pour une femme de s’installer sont plus réduites. En Amérique latine, seulement 3 % des femmes sont installées en agriculture et je pense qu’on n’est pas très loin en France, que ce soit en maraîchage ou autre, ça reste faible. De plus, les possibilités financières d’être patronne de son exploitation sont encore plus difficiles là-bas. Il m’est arrivé, lors de formations dans des exploitations rurales, d’être la seule femme présente dans les champs . Il y avait des femmes, bien évidemment, mais elles cuisinaient, ou ce genre de choses. 

 

Après, là où on retrouve moins d’inégalité femmes-hommes, ça reste dans les petites exploitations. Et je pense qu’ici en France, c’est pareil, que ce soit en agriculture biologique ou en agroécologie, on a plus de parité. Plus de femmes reprennent ces fermes-là, que ce soit des fermes d’élevage laitiers ou autre. Et lorsque la taille reste petite, on se retrouve déjà économiquement mieux, et la direction de l’exploitation est plus accessible. 

 

Enfin, aux États-Unis, c’est globalement plus équitable, mais la différence est ailleurs. En effet, dans les grandes fermes, les femmes immigrées sont souvent cantonnées au statut d’ouvrières agricoles. C’est d’ailleurs une femme qui m’a formée lors de ma première expérience. C’était elle qui tenait la ferme, ça m’a beaucoup inspirée. 

 

En tant qu’agricultrice, avez-vous personnellement été confrontée à des inégalités ?

 

Oui, ça m’est arrivé. J’ai parfois été écartée de moments festifs que partageaient les hommes avec qui je travaillais aux champs, parce que j’étais une femme. Le rapport physique au métier joue également beaucoup. Je suis petite et fine, et les gens ont encore l’image que l’agriculture, ça doit être masculin et physique. Et je pense que nous, sur le type de projet dans lequel on est, quand on parle d’agroécologie ou d’agriculture biologique, certains agriculteurs nous prennent pour des « rigolos », ce qui s’ajoute au fait d’être une femme. En réalité, c’est un métier qui demande beaucoup de réflexion. Après, pas tous, je pense qu’une fois qu’on vous connaît, qu’on voit que vous travaillez, c’est différent. 



Ces enjeux d’égalité femmes-hommes sont-ils intégrés dans la formation Cultive ? Si oui, comment ?

 

Oui, on est une entreprise à mission, on a un côté social dont on parle beaucoup, on veut que ce soit économiquement viable et socialement juste. Quand on parle d’être « socialement juste », cela signifie une rémunération digne mais aussi une qualité de vie qui permet d’avoir une famille, du temps, une vie à côté. Tout est pensé autour de l’organisation du travail, on part de la base que pour qu’une ferme soit organisée, il faut qu’en 35h toutes les tâches soient réalisées, tout ce qu’on doit faire, doit rentrer dans une semaine et c’est ça qu’on propose à nos étudiantes. Bien évidemment, il y a des ajustements saisonniers, parce que l’été, on travaille 40h. On planifie l’année à l’avance, on module les charges de travail, on standardise les journées. L’objectif c’est d’éviter la charge mentale le lundi matin.

Ensuite, une autre chose importante c’est l’autonomie en matière d’équipements. Quand on installe une ferme, si on n’a pas les bons outils, on perd du temps et de l’énergie. Et la formation est essentielle pour que chacun soit efficace et rapide dans ses gestes.

Photo de l’équipe Cultive (source : Banque des Territoires)

On sait que 50 % des agricultrices ne prennent pas leur congé maternité. D’après vous, comment faire pour concilier vie familiale et vie professionnelle dans ce contexte ?

 

C’est une question hyper intéressante parce que nous, on milite pour ça. Dans le projet Cultive, la méthodologie qu’on propose repose sur le fait de ne pas s’installer seul. Pour pouvoir prendre ses week-ends, ses congés, son congé maternité, il faut des personnes capables de nous remplacer. Nous travaillons en gestion participative, avec des équipes d’au moins trois personnes, où la responsabilité est partagée et où chacun est capable de prendre en charge le travail de l’autre. Après, il y a aussi des systèmes de remplacement avec la MSA, bien évidemment. 

 

J’ai moi-même vécu cette situation, j’étais enceinte de mon deuxième enfant quand je travaillais au jardin potager Chambord. J’ai posé mon congé maternité, mais j’ai voulu rester aux champs trop longtemps, je voulais être forte. Avec du recul, ça ne valait pas le coup de forcer.

Maintenant je parle à toutes celles et tous ceux qui travaillent avec moi de l’attention à porter à leur corps, aux charges, surtout au retour d’une maternité. On reprend le rythme des autres alors qu’on est encore fragile. De plus, pendant la formation, au champ, chaque fois qu’on prend un outil, on prend le temps de montrer comment le porter pour protéger son dos, on cherche aussi à faire intervenir une personne dédiée afin de montrer les exercices adaptés. Il existe d’ailleurs des formations proposées par le GAB sur cette thématique. Finalement, c’est pour ça que la gestion participative est intéressante, on peut moduler la répartition des tâches selon les besoins de chacun.

Est-ce que vous avez constaté une évolution de la place des femmes dans le monde agricole ces dernières années ? Si oui, qu’est-ce qui a changé concrètement depuis que vous êtes agricultrice?

Il y a une évolution, mais elle est lente. Sur le plan financier, les banques sont difficiles pour tout le monde en ce moment, filles comme garçons, on est dans un contexte économique compliqué.  Donc dans ce sens-là, je ne vois pas trop l’évolution. En revanche, ce que je vois évoluer, c’est le nombre de femmes qui se positionnent sur ces projets. L’an dernier, nous avions autant de filles que de garçons dans la formation et nous sommes en parité dans l’équipe. Il y a aussi de plus en plus d’agricultrices qui se retrouvent, échangent, se suivent dans leurs projets, il existe des associations comme Back to Earth qui travaillent sur ces enjeux. On est dans un mouvement de croissance, mais il reste beaucoup à faire, y compris au sein même de notre communauté agricole.

Photo d’une maraîchère qui récolte (source : Institut Jardinier-Maraîcher)

Pour vous, qu’est-ce qui manque encore, et quelles perspectives souhaitez-vous pour l’avenir ?

Notre mission chez Cultive, c’est justement de travailler à ce qu’il y ait plus de femmes et d’hommes installés en agriculture. Pour ça, j’aimerais voir plus d’éducation sur l’ergonomie, sur le corps des femmes, sur la façon de travailler avec son corps plutôt que contre lui. Et il y a aussi une évolution sociétale nécessaire, qui doit venir en partie du gouvernement, pour améliorer les services de remplacement lors des congés maternité, les rendre réellement accessibles pour toutes les configurations de fermes, y compris les petites. 

Enfin, les financements pour les équipements ergonomiques existent, mais les guichets s’épuisent très vite. J’aimerais que ces aides soient pérennisées et accessibles à toutes. Et plus globalement, j’aimerais voir davantage de projets comme Cultive, et que les gens les financent pour que les nouvelles installations puissent se faire dans de bonnes conditions.

Photo de Vanessa Correa et Baptiste Saulnier (source : Les Echos)

L’avis de Foodbiome 

Le témoignage de Vanessa Correa illustre les inégalités de genre encore largement  présentes dans le monde agricole. Elles ne se limitent pas à l’accès au foncier ou au financement, elles s’inscrivent jusque dans le corps des femmes, dans l’organisation quotidienne du travail et dans la question de la maternité. 

Ce que Cultive propose, c’est une agriculture pensée comme socialement juste, ergonomique et organisée en collectif, ce qui est précisément le type de modèle dont la transition agroécologique a besoin pour être durable. 

Découvrez d’autres de nos publications : 

À découvrir ou à offrir :

  • Maud Bénézit – Il est où le patron ? Chroniques de paysannes
  • Paysannes : Histoire de la cause des femmes dans le monde agricole des années 1960 à nos jours – Jean-Philippe Martin
  • Noémie Calais – Plutôt Nourrir – L’appel d’une éleveuse
  • Femmes de la terre – Jean-Pierre Vedel