Cultive : un parcours métier inédit pour l’agriculture de demain

Entretien avec Baptiste Saulnier, cofondateur de Cultive

Logo Cultive - source : Cultive
Logo Cultive - source : Cultive

Bonjour Baptiste, peux-tu nous présenter ton parcours et la genèse du projet Cultive ?

 

Avec plaisir ! J’ai commencé ma carrière dans un domaine qui n’a rien à voir avec le monde agricole : le hockey sur gazon. Après quelques années en tant que sportif de haut niveau, je me suis pris de passion pour la restauration, et j’ai monté plusieurs restaurants à Paris en autodidacte. Cette expérience m’a permis de mettre un premier pied dans la recherche de produits alimentaires de qualité, et en 2016 je décide d’adosser un potager à mon dernier restaurant et de me former. Je passe près de 2 ans à la ferme du Bec Hellouin, où je rencontre Vanessa Correa, ma compagne et cofondatrice Cultive. Une page se tourne. Je quitte la restauration et m’engage en agriculture.

En  2018 je pars aux Etats-Unis puis au Canada me former chez les pionniers du bio-intensif : Eliot Coleman et Jean-Martin Fortier. De retour en France, j’ai l’opportunité de  concevoir et piloter les jardins-potagers de Chambord sur le modèle bio-intensif. Forts de nos rencontres et constats sur le terrain, nous décidons début 2022 avec Vanessa de monter Cultive : un parcours métier inédit pour former et accompagner les porteurs de projet désireux de s’installer sur des fermes bio, à taille humaine, rentables et où il fait bon vivre. La 1ère ferme que nous accompagnerons en 2022 sera Une Ferme du Perche, lui permettant ainsi de passer d’un CA de 150k€ à plus de 250k€ en l’espace d’un an. L’aventure est lancée !

Vanessa et Baptiste - source : Cultive © Julie Le Cam

On entend souvent que le renouvellement des générations au sein du monde agricole est un enjeu crucial de notre autonomie alimentaire. Peux-tu nous en dire plus ?

 

Il y a un chiffre assez marquant : plus de 250.000 agriculteurs.trices français partiront à la retraite d’ici à 2030, sans garantie de reprise de leur activité. Une situation notamment dûe au fait que ce métier souffre d’un manque d’attractivité pour les jeunes générations, qui ne veulent plus s’épuiser au travail pour une rémunération dérisoire et une faible reconnaissance.

Ce modèle d’agriculture aliénante pour les exploitants, on l’a hérité des 60 dernières années. La “révolution verte” a profondément bouleversé leurs pratiques et leur rapport à la terre. Le remembrement (regroupement des parcelles pour constituer de grands domaines agricoles d’un seul tenant), la mécanisation, la spécialisation, le recours aux pesticides et aux engrais de synthèse ont aujourd’hui de graves conséquences économiques, écologiques et sociales. On peut citer par exemple la perte catastrophique de biodiversité, le dépérissement de nos sols, les pertes financières et le surendettement des agriculteurs, l’augmentation des GES, mais aussi l’impact sur la qualité des aliments qu’on retrouve dans nos assiettes (perte de nutriment, augmentation des maladies chroniques etc).

Face à ce constat qui n’est pas très réjouissant je te l’accorde, on pense qu’il est essentiel et d’intérêt général de remettre au cœur de notre système et de nos fermes le bien-être, la résilience et la durabilité. D’une part, pour redonner aux jeunes l’envie et les outils pour créer et reprendre des fermes viables et vivables, et d’autre part pour garantir aux générations futures un accès à une alimentation suffisante et de qualité. Bien que cette équation soit complexe, elle est loin d’être insoluble ! 

Source : Cultive © Institut Jardinier maraicher
Source : Cultive © Institut Jardinier maraicher

Vous décidez d’attaquer le sujet au travers du modèle de maraîchage bio-intensif. Quelles sont les spécificités de ce modèle et en quoi il répond aux enjeux précédemment évoqués ?

 

Le maraîchage bio intensif est une méthode inspirée des pratiques agricoles avant-gardistes des maraîchers parisiens du 19ème siècle. Le principe est simple : des cultures non mécanisées sur petites surfaces avec un nombre important de rotations pour optimiser la production et diversifier les cultures tout en réduisant l’effort autant que faire se peut. C’est une technique que Jean-Martin Fortier, notre parrain Cultive, remet au goût du jour depuis plus de 20 ans et qui présente de nombreux intérêts : 

  • Économiques : rendements importants (entre 200 et 300k€/ha), optimisation du temps de travail, diminution des investissements initiaux et facilitation d’accès au foncier sur des petites surfaces
  • Écologiques : regénération des sols et maximisation de la quantité de matière organique, préservation de la biodiversité par non usage d’intrants et de pesticides, séquestration du carbone dans le sol et gestion saine de l’eau et des énergies
  • Sociaux : décentralisation des espaces de production alimentaire par le biais de petites fermes, facilitation de l’installation et de la qualité de vie des agriculteurs.trices, création de liens territoriaux, notamment entre les villes et leur ceinture rurale

Cette triple performance est vraiment importante pour la viabilité et la durabilité du modèle.

Exemple de ferme maraîchère bio-intensive - source : Institut Jardinier-Maraîcher
Exemple de ferme maraîchère bio-intensive - source : Institut Jardinier-Maraîcher

Quelle est la solution proposée par Cultive pour essaimer ce modèle de fermes maraîchères  ?

 

Pour comprendre la raison d’être de Cultive, il faut avoir en tête qu’aujourd’hui on estime que 60 à 70% des maraîchers mettent la clé sous la porte au bout de 4-5 ans d’activité, faute d’un modèle économique viable.

C’est pourquoi nous avons décidé de lancer le 1er parcours métier pour maraîcher décidé, optimiste et engagé. Plus qu’une formation, notre ambition est d’accompagner les porteurs.euses de projet de l’apprentissage pur à la conception, l’installation et la production sur des fermes agroécologiques en polyculture petit-élevage, selon la méthode bio-intensive. Nous visons 640  fermes lancées d’ici 2033.

La 1ère étape du parcours métier s’appuie sur un socle de formation (4 mois de théorie et 8 mois de pratique) pensé autour de deux axes fondamentaux

  • Des modules spécifiques liés à la production : pour consolider un socle de connaissances et de techniques agricoles pures et dures
  • Des modules spécifiques liés à la gestion d’entreprise : pour que les apprenants aients toutes les compétences entrepreneuriales nécessaires à la gestion d’une exploitation

Dès novembre 2024, la 1ère promotion Cultive sera lancée sur notre campus adossé à une ferme pilote, le tout au sud de Nantes, nous sommes en cours d’acquisition ! L’enjeu sera ensuite de déployer sur tout le territoire français des fermes d’application Cultive calibrées sur notre modèle qui accueilleront les apprenants sur leurs 8 mois de formation terrain.

Source : Institut Jardinier-Maraîcher 
© Institut Jardinier maraicher
Source : Institut Jardinier-Maraîcher © Institut Jardinier maraicher

Ces fermes d’application de 5 ha, pourront recevoir 5-6 apprenants, qui expérimenteront la gestion d’une ferme viable et vivable, designée comme suit  : 

  • 1 ha d’espace de maraîchage bio-intensif, où 50+ espèces de végétaux seront développées
  • 2 ha d’arboriculture (fruitiers et agroforesterie) et de petit élevage (poules pondeuses)
  • 2 ha dédiés aux infrastructures (bâtiment de lavage des produits, stockage du matériel, chambres froides, logements parfois etc), espaces de circulation, mare et haies

L’objectif à terme est que les apprenants puissent s’installer et gérer à leur tour leur propre  ferme, qui intégrera  alors le  réseau, et pourra accueillir d’autres apprenants , de sorte à continuer d’essaimer le modèle.

Vous l’aurez compris, le réseau est un élément clé de notre modèle : nous sommes convaincus avec Vanessa que pour y arriver, l’aventure doit être collective : Club Partenaires, experts, fermes, alumnis, chacun a son rôle à jouer.

Peux-tu nous en dire plus sur le modèle économique de Cultive ?

 

Le lancement de l’activité a été financé par une première levée de fonds et par l’activité de conseil que nous pratiquons auprès de nos fermes clientes (ChateauFer, Mûre, Voyageurs du Monde). Le déploiement est quant à lui soutenu par 2 autres levées de fonds, la 3ème étant encore en cours. 

Par ailleurs, notre modèle économique repose sur la vente de la production de légumes de la ferme pilote (pour vous donner une idée, à terme nous produirons près de 300 tonnes de légumes / an), sur la vente de formations bien sûr, mais aussi sur  les abonnements des fermes membres au réseau, qui bénéficieront d’un accompagnement exclusif et de visibilité. A côté de cela, on va continuer de réaliser des activités de conseil, pour accompagner divers acteurs sur leur réflexion stratégique et la mise en œuvre de projets de fermes.

Source : Institut Jardinier-Maraîcher

Quelle est l’ambition de déploiement de Cultive , et que peut-on vous souhaiter pour la suite ?

 

On est en finalisation de l’acquisition de notre Campus en Vendée, qui accueillera dès novembre 2024 la formation des 1ers apprenants Cultive. C’est une étape importante pour nous !

Ambition de développement du réseau - source : Cultive

L’objectif ensuite, c’est de déployer environ 1 ferme d’application par an afin d’en avoir une dizaine au total sur le territoire d’ici 2031. Et pour vous donner une idée, on vise 1600 apprenants formés d’ici 2033, donc pas de temps à perdre !

L’avis de FoodBiome : 

 

Sauver les terres agricoles et revaloriser la profession paysanne sont deux enjeux majeurs auxquels nous devrons faire face dans le courant des prochaines décennies. Le projet Cultive ambitionne de s’y atteler en partie, en remaillant les territoires de fermes maraîchères agroécologique, viables et vivables.

Nous ne pouvons qu’approuver et encourager le développement de ce modèle qui se base sur la puissance d’un réseau d’infrastructures au service d’une agriculture du vivant et des circuits courts de proximité.

En plus de contribuer à la résilience de nos territoires au travers de productions maraîchères locales, les fermes Cultive contribueront demain à restaurer le lien entre les villes et le péri-urbain, via des grappes de fermes nourricières re-créant des synergies entre le monde agricole, les collectivités, et tous les acteurs des filières (commerçants, transformateurs locaux etc).

Un projet ambitieux et d’intérêt collectif qui, on l’espère, contribuera à refaire de l’agriculture un des plus beaux métiers du monde.

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