La bio qui a «presque» tout inventé doit-elle aujourd’hui se réinventer ?

Notre rubrique “Nourrir la réflexion” a pour vocation de donner la parole à quelques plumes inspirantes, qui nous permettent de faire un pas de côté sur les questions d’agriculture et d’alimentation. Le stylo est aujourd’hui à la main d’Alain Delangle, pionnier de l’agriculture biologique, et acteur majeur dans son développement en France. Il est également à l’origine de Campacity, une association qui a pour projet de jumeler villes et villages pour redynamiser le lien entre le monde rural et le monde urbain et renforcer la cohésion des territoires.

Dans les années 1920, agronomes, médecins, agriculteurs et consommateurs créent de nouveaux courants de pensées reposant sur des principes éthiques et écologiques au service d’une alimentation durable initiant ainsi un mode alternatif de production agricole. De là naîtra l’agriculture biologique, l’écriture des cahiers des charges et la reconnaissance par les pouvoirs publics d’un mode de production plébiscité par les consommateurs.

Les Etats Généraux de l’Alimentation en 2017 présentés par le gouvernement de l’époque comme une initiative originale rassemblant tous les acteurs de la filière alimentaire pour débattre de l’avenir de l’agriculture n’avaient finalement rien inventé. Depuis le début, les acteurs de la bio ont compris la nécessité d’une coopération transversale pour que les règles de production et d’échange des produits alimentaires satisfassent les besoins de durabilité de notre alimentation.

arrosoir irriguant des plantes

Christian Huyghe, directeur scientifique de l’INRAE affirme aujourd’hui la nécessité de rompre avec l’idée d’éradiquer insectes et maladies grâce à la chimie et propose le besoin de concevoir des systèmes de cultures et d’élevages permettant la régulation des pressions sanitaires. On peut se demander pourquoi tant d’années ont été perdues quand les fondements de l’agriculture biologique reposent sur la recherche permanente d’un équilibre au service de la prévention et de la résilience du fonctionnement des fermes. Si l’agriculture intensive a contribué et contribue toujours à l’érosion de la biodiversité, on peut aussi se demander pourquoi les politiques agricoles continuent à ne voir dans le modèle de production bio qu’une seule diversification et non pas l’horizon à atteindre au plus vite.

Rien n’est autant chéri aujourd’hui que l’agriculture de proximité et la relocalisation des filières. Alors que les acteurs historiques de la bio, par force au début mais aussi par soucis de réduire l’empreinte carbone et enrichir les relations humaines, ont été les pionniers du développement des filières courtes et des relations équitables, on a longtemps pensé que seule la mondialisation permettrait d’offrir une alimentation à bas prix pour tous. Le système actuel essentiellement basé sur l’utilisation des énergies fossiles montre la fragilité de cette stratégie : Au niveau géopolitique avec le retour des conflits en Europe, agronomique avec la spécialisation des cultures et la dégradation des sols ou encore écologique avec la décarbonation contribuant au dérèglement climatique.

champ

Voilà probablement quelques arguments ayant permis une ascension fulgurante de l’agriculture biologique ces dernières décennies. Une ascension due principalement à une demande des consommateurs faisant le constat de crises à répétition provoquées par le modèle productiviste. Comme la foule attire la foule, un phénomène d’emballement s’est instauré autour de ce qui semblait être pour les pionniers l’arrivée de la reconnaissance et qui pour d’autres devenait l’eldorado. Sans doute que le retour soudain de l’inflation entraînant la baisse du pouvoir d’achat a amené une majorité des consommateurs à revoir leur mode de consommation en faveur des produits plus accessibles. Sans doute que la mise en accusation à répétition du modèle dominant a forcé celles et ceux qui le défendent à réagir et mettre en place les outils de communication permettant de semer le doute sur un phénomène bio devenant encombrant. Sans doute que des croissances à deux chiffres ont suscité au sein des organisations au service du développement de la bio une assurance au-delà du raisonnable. Sans doute que cette assurance, suivie d’ un manque de cohésion au sein même des organisations bio, à généré l’arrivée d’une multitude de démarches de progrès privées, insinuant forcément que la bio n’était pas aussi parfaite qu’elle en avait l’air.  Ceci a semé progressivement le doute chez les citoyens et consommateurs. Sans doute qu’un soutien non affirmé des autorités au travers d’une politique précautionneuse de ne pas frustrer un monde agricole fragilisé de ses propres orientations et assez puissant pour faire trembler un ministère, a laissé ce petit monde de la bio à son propre marché.

Oui, sans doute que tout cela nous force à constater depuis un an une régression sans précédent du marché de la bio, mais j’ai tendance à penser que la cause est aussi ailleurs. Ce qui a contribué à l’essor spectaculaire de la bio n’a t’il pas été régi par le même phénomène qui le contraint aujourd’hui à se remettre en question ? A-t-on pris conscience des conséquences sociologiques, économiques et environnementales de décennies d’exode rural nous laissant aujourd’hui une situation où jamais le fossé culturel entre producteurs et mangeurs n’a été aussi grand ? Est-ce bien raisonnable quand on habite en ville de vouloir autant de proximité alimentaire sans changer ses habitudes en déménageant par exemple pour venir repeupler les campagnes ? A-t-on pris, au-delà de ce qu’a apporté la crise Covid, conscience que la modernité peut aussi se construire à la campagne et qu’elle permettrait d’enrichir un tissu rural laissé à l’abandon depuis tant d’années ?

mains portant de la terre

Il y a là pour moi une réflexion profonde et, au-delà, le besoin d’agir pour reconnecter urbains et ruraux. Le consommateur a désormais adopté le besoin de surfer sur les tendances alimentaires et n’en a pas réellement mesuré les conséquences. La colère des uns envers les autres et la haine grandissante entre gens des villes et gens des campagnes est à stopper au plus vite sous risque d’une pénurie alimentaire au-delà d’une simple inflation aujourd’hui ressentie. Il est urgent de comprendre qu’il y a besoin d’une coopération entre les territoires, ne serait-ce que pour renouveler les forces vives dans les fermes qui risquent prochainement de tomber dans les mains d’un monde bien loin de la paysannerie.

Je suis confiant sur la richesse des fondements de la bio mais rêve d’un réenchantement « autour d’une bio qui fait du bien, qui crée du lien ». Ce serait un moyen pour elle de se réinventer. Pour élargir le champ de cette utopie, je souhaite que toutes celles et ceux qui voient pointer les dangers d’une telle fracture viennent renforcer l’espoir créé par les quelques actions prometteuses d’une petite association créée en 2019 appelée « Campacity pour Relier villes et villages ». 

logo Campacity

J’invite chacun d’entre vous à rejoindre l’association dont la seule ambition est de construire un dialogue selon le concept des jumelages. Ces jumelages ont contribué à renouer des liens entre les peuples au lendemain de la seconde guerre mondiale et j’ai l’intime conviction que la fracture est suffisamment grande pour que citoyens, élus, entreprises et associations s’associent dès maintenant au service de la cause.

Rejoindre et contribuer à Campacity

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