Entretien avec Simon Prévost, maraîcher fondateur de l’Alouette rit – ferme vivante
Pour ce dernier volet de notre série consacrée à l’agro-quartier Doulon-Gohards, nous sommes partis à la rencontre de Simon Prévost, maraîcher et fondateur de l’Alouette rit, installé depuis plusieurs années dans le cadre de ce projet d’agriculture urbaine.
Bonjour Simon ! Pourriez-vous commencer par vous présenter ?
Moi c’est Simon Prévost, j’ai 41 ans. Je suis installé sur Doulon-Gohards depuis 6 ans, depuis 2021, à la suite de 2 reconversions et hybridations professionnelles. A l’origine je suis plutôt issu de la protection de l’environnement, au début je travaillais pour une petite association de protection de l’environnement sur Nantes. Après, j’ai été fonctionnaire de la collectivité, j’étais au service espaces verts et environnement de la ville de Nantes.
J’ai tout quitté en 2020, juste avant le COVID, pour faire une saison en maraîchage, me former un peu sur le terrain et lancer mon projet, que j’ai déposé en 2018 suite à un appel à manifestation d’intérêt de la Métropole Nantaise dans le cadre de la réactivation des fermes urbaines du coup de Doulon-Gohards.
Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer sur ce projet et à candidater à cet AMI ?
J’avais envie de changement, d’un nouveau tournant professionnel afin de retrouver un métier plus concret en extérieur. Mais surtout de travailler pour moi. Je me suis aussi installé sur ce terrain parce que c’était à proximité de la ville de Nantes.
Est-ce que vous pouvez m’expliquer plus en détail quels sont les éléments importants de votre projet ? Quelle était votre ambition, quelles activités avez-vous développées et quels sont les engagements qui sont importants pour vous ?
Au vu de mon expérience en protection de l’environnement, ça avait un un sens fort pour moi de cultiver en pleine terre, en bio, et en ville. C’était un projet qui me tenait à cœur, de prouver que c’était possible, tout en respectant les écosystèmes et l’environnement en urbain et en périurbain. Je pratique le maraîchage bio intensif, qui s’oriente sur des pratiques qui tendent vers le maraîchage sur sol vivant.
Désormais, ce type de projet est devenu assez classique, en tout cas on en entend souvent parler. Les valeurs qui me portent, c’est d’avoir le plus de rendement possible sur une petite surface tout en préservant et en restaurant l’écosystème. J’y parviens grâce à des cultures intégrées avec des auxiliaires, un écosystème qui fonctionne bien dans la ferme, avec des équilibres écologiques etc…
Julien Blouin (de We Agri – AMO du projet pour la Métropole de Nantes – voir article précédent) nous a expliqué qu’il y avait eu une co-construction importante une fois que tous les porteurs de projets avaient été sélectionnés. Est-ce que vous pouvez m’expliquer comment vous avez été accompagné par la Métropole et par We Agri dans la mise en œuvre de votre exploitation ?
Au début, nous sommes partis de la rédaction de notre “projet idéal”. D’un côté, les attentes de la collectivité correspondaient plutôt bien à ce que nous imaginions, puisque la seule obligation au cahier des charges, entre guillemets, c’était d’être ancré dans le quartier et d’être en agriculture bio. C’était une base sur laquelle nous étions tout à fait alignés.
Après, nous avons été accompagnés sur la restauration de l’outil de production, c’est-à-dire la ferme et le terrain. Parce que les parcelles n’étaient pas forcément en très bon état, elles avaient été laissées en friche, et même squattées. Il fallait également réhabiliter tous les bâtiments. Nous partions d’une page blanche, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, pas de serre, pas de bâtiment exploitable. Il a fallu vraiment tout reconstruire de A à Z. Nous avons travaillé à la fois avec la collectivité, avec WeAgri et les architectes pour faire naître notre ferme selon les emplacements que nous avions choisi, d’après nos dessins des parcelles, nos tranchées d’irrigation, etc…
Au sujet de l’intégration dans la vie du quartier, quelles sont les actions que vous menez aujourd’hui ?
C’est un sujet assez large. Ça peut être des ateliers pédagogiques avec les enfants, des visites apprenantes avec des étudiants, des formations pour adultes, des interventions dans des centres de formation ou auprès d’autres collectivités. Et ça peut aussi être des chantiers participatifs, des chantiers bénévoles.
On organise aussi des temps festifs ! Par exemple, hier nous avons organisé un grand banquet avec 80 personnes sous la serre. Ce sont des petits événements comme ceux-là qui sont régulièrement organisés pour faire parler de la ferme, et créer du lien autour du lieu.
Pour cela nous faisons travailler nos partenaires, nos clients, tout notre réseau, les copains, la famille, et nous avons monté une petite structure associative à côté de la ferme pour pouvoir épauler et soutenir tous ces projets annexes mais essentiels. Ça permet d’être plus flexible, de commander du matériel à la ville, et surtout d’avoir des bras pour mener tout cela à bien.
Combien de personnes travaillent sur la ferme aujourd’hui ?
Ça reste une activité assez prenante. Je suis le seul chef d’exploitation désormais. Nous étions deux au début, désormais je suis tout seul. Pour m’assister j’ai une équipe salariée qui représente à peu près 1,6 ETP (équivalent temps plein) à l’année. Cette équipe se compose d’un salarié à l’année et d’un saisonnier ou d’une saisonnière sur la période plus forte d’avril à octobre généralement. Mais personnellement, je représente presque l’équivalent de deux ETP à moi seul. Nous sommes donc sur un modèle de ferme qui peut générer trois ETP environ.
Concernant la production, nous produisons quasiment tous nos plants nous-mêmes à partir de semences. Cette activité de pépiniériste nécessite du temps de pré-production.
En parallèle, nous avons du temps dédié à la commercialisation, parce qu’on est à 80% en vente directe. Nous avons un hangar qui nous sert de magasin à la ferme, ou nous faisons aussi un peu d’achat-revente. Pour les 20% restants, nous avons un peu de temps de préparation de commande et de livraison puisqu’on travaille avec des restaurateurs.
Après, tout se passe dans les champs avec très peu de mécanisation, aucun gros tracteur, ni de grosse machine. Nous travaillons essentiellement à la main, c’est un type de productions qui prennent plus de temps.
Et pour vous, quels ont été les investissements qui ont été décisifs au démarrage ? Et de quelle manière ils ont été financés ?
On a créé une entreprise agricole classique, via un parcours d’installation agricole à la chambre d’agriculture. J’ai exactement le même statut que n’importe quel agriculteur. Nous avons contracté un emprunt bancaire pour financer notre matériel puisque la collectivité est propriétaire du terrain, nous sommes en fermage pour un bail agricole de 18 ans. C’est donc la collectivité qui a apporté les investissements pour les infrastructures, les bâtiments, la serre, etc. Nous, nous avons investi dans notre matériel : les outils, les camions, le micro-tracteur, tout le petit outillage, le véhicule pour transporter et tout notre matériel d’irrigation. Nous sommes grosso modo sur 40 000 € d’investissement de départ. Ce qui reste assez dérisoire sur une installation agricole.
Aujourd’hui, cela fait 6 ans que vous êtes installé. Quels sont vos retours sur ces premières années et où en est le projet ?
ll faut dire que tous les ans, nous avons dû essuyer un peu tous les plâtres possibles. Notamment au démarrage : entre les décalages liés au COVID ou aux travaux, les retards de livraison etc. Notre installation n’a pas été de tout repos. Grosso modo, mon outil de production a été 100% en service en mai 2023. Maintenant nous sommes à plein régime en termes de production, je ne pourrais pas produire plus. Après, nous avons essuyé d’autres déconvenues avec des problèmes d’eau, des problèmes de vol, ce qui fait que maintenant nous sommes préparés à tous genres de situation. Nous ne savons pas ce que l’année 2026 nous réserve, mais nous ne sommes pas à l’abri d’une grosse canicule cet été. Notre climato-dépendance génère forcément des inquiétudes et parfois de vrais problèmes. Au moins, sur le volet commercialisation, la ferme n’a pas trop de difficultés au vu de notre emplacement. Nous sommes plutôt sécurisés sur cette partie-là.
Et d’après vous, quelle serait la plus grande réussite sur ce projet ?
La plus grande réussite, je pense, c’est d’avoir créé un lieu sur un quartier qui était un peu vieillissant, où il se passait pas grand chose, qui était un peu abandonné. Nous avons recréé un lieu de vie, un lieu de rencontre, un lieu de production aussi. Au bout de quelques années, il se passe maintenant énormément de choses autour de la ferme, que ce soit d’un point de vue culturel, social, ou pédagogique.
Si vous aviez un conseil à donner à quelqu’un qui envisage de monter un projet d’agriculture urbaine sur le même type, qu’est-ce que ce serait ?
Déjà, il ne faut pas partir du principe que l’on sait tout et que l’on maîtrise tout. Il faut bien sûr aller voir plein d’autres porteurs de projets, découvrir d’autres modèles, au sein d’autres fermes, et dans d’autres villes. C’est essentiel parce qu’il y a beaucoup de gens qui se sont installés et qui ont pu essuyer des difficultés, des problèmes économiques, techniques, et qui ont su trouver des solutions. Cela peut éviter pas mal de problèmes, et inspirer ceux qui se lancent.
Après, le plus important pour monter une ferme c’est de s’organiser, de bien réfléchir et de bien planifier.
Le troisième conseil que je pourrais donner, c’est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Les modèles qui fonctionnent bien sur des fermes en milieu urbain ou périurbain, comme la mienne, c’est parce qu’elles sont hybrides, avec une diversité d’activités et de ressources économiques qui facilitent et qui stabilisent grandement la réussite du projet.
💡 L’avis de FoodBiome :
Ce troisième volet apporte un éclairage indispensable : celui du terrain. Là où les précédents témoignages posaient le cadre stratégique et opérationnel, l’expérience de Simon Prévost rappelle une réalité plus concrète de l’agriculture urbaine.
Ce témoignage met également en lumière une dimension essentielle souvent sous-estimée : la ferme comme lieu de vie. Au-delà de la production alimentaire, ces espaces deviennent des catalyseurs de lien social, d’apprentissage et de dynamisation territoriale. Banquets, formations, chantiers participatifs… autant d’activités qui participent à ancrer durablement la ferme dans son quartier.
Une réalité s’impose : les modèles d’agriculture urbaine qui fonctionnent sont des modèles hybrides. Production, vente directe, pédagogie, événementiel… cette diversification conditionne à la fois la viabilité économique et l’impact territorial de ces fermes.
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