Entretien avec Julien Blouin, urbaniste ayant participé au projet
Dans ce deuxième volet de notre série consacrée à l’agro-quartier Doulon-Gohards, à l’est de Nantes, nous avons rencontré Julien Blouin, urbaniste et fondateur du bureau d’étude We Agri. Présent sur le projet depuis ses débuts en tant qu’assistant à maîtrise d’ouvrage, il occupe une place charnière : celle qui relie la collectivité, la maîtrise d’œuvre, les architectes et les futurs agriculteurs.
Dans cet entretien, Julien nous explique comment les grandes intentions du projet se sont traduites concrètement : quels arbitrages ont permis de préserver et de requalifier des surfaces agricoles, quels leviers ont accéléré la démarche, et comment les conditions d’installation ont été pensées pour sécuriser l’émergence de fermes professionnelles, ouvertes sur le quartier.
Bonjour Julien, pouvez-vous commencer par vous présenter ?
Je suis urbaniste de formation, dirigeant et fondateur du bureau d’étude We Agri, spécialisé sur les questions d’agri-urbanisme, c’est-à-dire la prise en compte des caractéristiques et des enjeux agricoles dans l’aménagement du territoire. Ce bureau d’étude intervient partout en France, souvent auprès des collectivités, sur les questions de stratégie territoriale et de modélisation de fermes urbaines, souvent en maraîchage.
Quel est votre lien avec le projet d’agro-quartier Doulon-Gohards ?
Pour moi, Doulon-Gohards, c’est aujourd’hui près de 10 ans d’accompagnement. J’ai beaucoup travaillé sur la phase de conception, c’était un gros travail de dialogue entre la maîtrise d’œuvre et les architectes urbanistes paysagistes qui travaillaient sur la zone d’aménagement concerté (ZAC). Il a fallu se demander si c’était réellement pertinent ou non de remettre de l’agriculture sur ce territoire. Pour ça il y a eu tout un travail de modélisation, de conception, et ensuite de mise en œuvre.
Le projet a notamment consisté à revenir en arrière sur des zones AU (à urbaniser) pour les passer en AD (agriculture durable). Ce zonage a été créé un peu spécifiquement, nous avons travaillé avec le service instructeur de la ville de Nantes pour la modification du PLU (plan local d’urbanisme).
Il y a eu tout un travail de pédagogie auprès des élus et des techniciens, pour dire que l’agriculture en milieu urbain pouvait aussi être une offre de service, c’est-à-dire aller au-delà de la seule fonction agricole nourricière et proposer de la formation, de la restauration etc.
Avant que ce projet soit lancé, à quoi ressemblait le quartier ?
Le territoire de Doulon-Gohards c’est à peu près 180 hectares déjà urbanisés pour partie. C’est un territoire que les Nantais ne connaissent pas, c’est le bout du bout de l’Est de Nantes. C’était plutôt une zone de campement et de squat, avec un peu de pavillonnaire. Ce territoire a une histoire mixte, c’est à la fois un fief historique des jardiniers maraîchers et une zone où vivaient les cheminots. C’était aussi en 1905 une commune indépendante par rapport à Nantes.
À partir des années 1980, le métier de maraîcher devient très technique. Ils ont besoin d’être précis sur leur planification, leur stratégie commerciale et leur statut de jardinier maraîcher bascule à professionnel du maraîchage industriel. Les parcelles sur Doulon n’étaient plus intéressantes parce qu’elles n’étaient plus au bon gabarit. Ils sont plutôt allés s’installer en zones périurbaines, en passant le périf.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les ambitions principales du projet ?
L’objectif était vraiment un retour de l’agriculture dans le territoire urbanisé. Pour ça il a fallu beaucoup accompagner les élus et les techniciens, aucun n’était formé à ces questions. Il y avait un précédent, celui de la ZAC de la Bottière Chénaie juste à côté, qui était sur une configuration historique et géographique assez similaire. Sur cette ZAC, le sujet était le logement abordable, loger un maximum de nantais pour éviter qu’il y ait un étalement urbain. Les anciens bâtiments de ferme y ont été réhabilités en logement, parfois rasés, et il y a eu des grandes surfaces de jardins familiaux.
Quand nous sommes arrivés sur le projet du quartier de Doulon, l’objectif n’était pas de refaire un projet similaire. La proposition a été de remettre une activité agricole professionnelle, au sens viable économiquement, avec des emplois salariés à la clé, et une occupation garantie des parcelles. J’ai toujours défendu cette vision là, avec l’idée de sortir de ce côté associatif autour de la nature en ville pour basculer sur une agriculture urbaine professionnelle. C’est ce qui a plu aux élus.
L’accélérateur d’ambition a été une demande de subvention pour le plan d’investissement d’avenir “ÉcoCités ville de demain”. Le caractère innovant de cette approche d’aménagement du territoire a été reconnu, ce qui a permis de toucher une subvention conséquente. C’est aussi ce qui a permis de s’inscrire dans un calendrier ou le projet agricole devait se faire avant le projet urbain, ce qui est suffisamment rare pour être évoqué. C’est le projet agricole qui dessine le projet urbain, si un bâtiment se construit à proximité aujourd’hui, il y a la question des ombres reportées, de garantir les bons usages agricoles etc.
Justement, comment la surface et l’implantation de ces fermes ont-elles été déterminées ?
D’abord il y a eu tout un travail de cartographie, de vue aérienne historique pour partir de ce qui existait déjà. Il a aussi fallu rencontrer des structures, des associations qui ont travaillé sur le quartier et son histoire maraîchère. Après ça a été de l’ingénierie technique, nous avons modélisé en nous disant que nous partions sur des modèles de révolution maraîchère, en maraîchage sol vivant, bio intensif, avec des surfaces couvertes, peu de mécanisation etc. Comme nous étions les premiers sur la ZAC nous avons pu garantir des surfaces suffisantes pour les maraîchers, nous ne sommes pas descendus en dessous d’un hectare (à part pour une ferme en micro-pousse, qui n’a besoin que de 1000 m2).
Quelles études et diagnostics ont été réalisés en amont ?
Il y a eu des études de mobilité, des études environnementales, des études sur les besoins en logement … la liste est très longue. Il y avait aussi tout un pendant d’études liées à la question agricole, que je pilotais. Nous avons commencé par modéliser à vide pour garantir les meilleures conditions d’installation aux porteurs de projets. Les terres étaient passées en bio avant leur arrivée, avec un enrichissement des sols avec de l’engrais vert, et tous les équipements étaient déjà en place.
Comment s’est passé le choix des porteurs de projets ?
Nous avons pu raccrocher un AMI (Appel à Manifestation d’Intérêt) porté par le service agricole de la métropole portant sur des installations maraîchères à l’échelle du territoire. Ensuite il y a eu une sélection en plusieurs étapes, qui a permis aux porteurs de projet de monter en compétence. Nous n’avions pas énormément de candidats, mais nous avions de bons candidats et nous avons pu prendre le temps d’affiner les projets.
Est ce qu’il y avait des critères particuliers ?
Oui bien-sûr, déjà nous avons regardé les diplômes et les expériences de chacun, ce n’était pas des gens qui sortaient tout juste de formation. Quasiment tous les profils étaient issus d’une reconversion professionnelle, avec des formations et des saisons faites chez des maraîchers référents. Ils étaient aussi tous accompagnés par des ADEAR (associations pour le développement de l’emploi agricole et durable).
Ensuite nous avons regardé leur capacité à entreprendre individuellement. Ils devaient présenter des budgets prévisionnels cohérents, décrire leur activité et la diversification de leur modèle économique. Ils devaient aussi comprendre le projet dans sa globalité, il fallait que ces fermes soient en agriculture biologique, et ouvertes sur le quartier en proposant pleins de choses. Ensuite il y a eu un dialogue qui s’est installé avec les porteurs de projets, une base était établie et ensuite c’est dans la co-construction que ça s’est fait.
En ce qui concerne les conditions d’installation, ils sont locataires pendant 18 ans en fermage, avec le loyer intégré au prix puisqu’il y a toujours de l’hébergement sur les fermes, c’est un modèle très sécurisant pour les porteurs de projet.
Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les trois fermes qui ont été sélectionnées et qui sont aujourd’hui implantées sur le territoire ?
D’abord il y a la ferme de l’Alouette rit, portée par Simon Prévost, avec un modèle de diversification et de circuits courts. Aujourd’hui il vend en grande majorité en vente directe, il a son propre magasin où il propose également des produits d’autres producteurs : (fromage, oeufs, bières, vins, pains…). Il a aussi une part de formation, c’est un ancien responsable de service des espaces verts de la ville donc il forme des agents de collectivités, des jardiniers, notamment sur la microbiologie des sols, les pratiques d’agro écologie appliquée à la gestion des espaces verts. C’est quelqu’un qui a aussi une approche très forte sur les sujets de biodiversité du fait de ses expériences passées dans l’association. Il est par ailleurs très ouvert sur le quartier, par exemple il organise tous les ans une guinguette qui accueille les habitants du quartier le temps d’une soirée. C’est une ferme très active, très dynamique, très ouverte.
Ensuite il y a la ferme du bois des Anses de Laura, elle fait 2,5 hectares. Sa particularité est d’avoir à la fois de la vente à la ferme, et elle livre plusieurs restaurants à Nantes restaurant. Elle est aussi bien reconnue pour sa production d’aromatiques et de plantes médicinales, à terme elle aimerait développer une gamme de cosmétiques autour de ça.
Le dernier, c’est une production de micro pousse, qui vend principalement à des grossistes et des épiceries.
Un petit mot de la fin ?
Ce projet était passionnant. Au-delà des aspects déjà mentionnés, nous avons réalisé un travail important pour que les besoins des agriculteurs soient compris par les architectes chargés de la rénovation des fermes. Il a fallu défendre mon rôle d’Assistant à Maîtrise d’Ouvrage (AMO) qui permettait d’assurer la liaison entre les différents acteurs. Ni la collectivité, ni les élus, ni les agriculteurs ne pouvaient faire la synthèse indispensable à la concrétisation du projet. C’est je pense le projet qui m’a le plus marqué, d’autant plus que je l’ai accompagné sur le long terme avec un bon taux de réussite. Et quelle satisfaction de voir ensuite la guinguette pleine et l’enthousiasme des habitants du quartier ! Ça nous rappelle la raison d’être de notre métier et l’importance de persévérer.
Concernant le débat sur l’urbanisation, il reste d’actualité. Si ce projet a pu se réaliser, c’est parce qu’il s’inscrivait dans le cadre d’une Zone d’Aménagement Concerté (ZAC), impliquant donc de la construction. Cependant, face à l’augmentation démographique et aux exigences du Plan Local d’Urbanisme (PLU) et du Programme Local de l’Habitat (PLH), j’ai estimé que la construction était inévitable. Le point très positif est que nous avons réussi à sauvegarder une douzaine d’hectares, qui sont désormais classés en zone agricole. C’est une véritable victoire.
Ce qui est également très encourageant, c’est l’intérêt manifesté par de jeunes repreneurs pour s’installer dans ces fermes, en plein cœur de la métropole.
Récoltes des fermes du quartier Doulon-Gohards © Evaine Merle
💡 L’avis de FoodBiome
Ce projet illustre une bascule essentielle mais encore trop rare : considérer l’agriculture urbaine non pas comme un simple outil d’animation ou de végétalisation, mais comme une véritable infrastructure productive et structurante du territoire. À Doulon-Gohards, l’agriculture ne vient pas “après” la ville — elle en devient l’ossature.
Un point clé réside dans le rôle central de l’assistant à maîtrise d’ouvrage (AMO), ici incarné par Julien Blouin. Il assure la traduction des besoins agricoles auprès des urbanistes, des architectes et des collectivités. Sans cette fonction de médiation et de synthèse, capable d’articuler des logiques parfois divergentes, ce type de projet peine à émerger. L’AMO apparaît donc comme un maillon indispensable pour intégrer durablement l’agriculture dans les projets urbains.
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