Entretien avec Céline Coutant – cheffe de projet à la Direction de l’Aménagement et de l’Urbanisme de la métropole de Nantes.
Après avoir été laissé à l’état de friche durant des décennies, le quartier Doulon-Gohards se métamorphose. La métropole de Nantes a décidé de transformer ce quartier à l’est de la ville en 2016. Grâce à une place centrale donnée à des projets d’agriculture urbaine, la collectivité fait le choix fort de redonner vie à l’ancienne vocation agricole de ce quartier.
Historiquement maraîcher et cheminot, ce quartier est progressivement déserté dans les années 1980 ; période où le maraîchage se développe à une échelle plus industrielle. Les maraîchers présents sur le quartier rejoignent alors des zones périurbaines, afin d’accéder à des parcelles plus grandes et de développer leur activité.
En 2016, la métropole de Nantes lance un nouveau projet pour redonner vie à ce quartier. L’objectif est double : créer du logement dans un contexte de tension, tout en préservant la nature du lieu et en valorisant les sols maraîchers historiques. L’agriculture est pleinement intégrée au projet : l’installation des fermes est prévue dès l’origine, et l’organisation des espaces est soigneusement pensée afin de réserver suffisamment de place aux exploitations agricoles pour permettre leur viabilité. l’usage agricole a donc été pensé dès la programmation, démontrant une considération du sol et ses usages comme une constituante centrale dès le départ.
Nous vous proposons de plonger dans ce projet d’agriculture urbaine au travers de trois articles, permettant à trois acteurs centraux de nous partager leurs points de vue sur le sujet. Ce premier article donne la parole à Céline Coutant, cheffe de projet à la direction de l’Aménagement et de l’Urbanisme de la métropole de Nantes, et donc maître d’ouvrage du projet d’agri-quartier. Le second article relatera l’expérience de Julien Blouin, du bureau d’étude WeAgri, qui a eu le rôle d’AMO (Assistant à Maîtrise d’Ouvrage) du projet. Enfin, le troisième article nous permettra de rencontrer Simon Prévost, l’un des maraîchers installés sur l’unes des fermes de l’agri-quartier.
Bonjour Céline ! Pouvez-vous commencer par vous présenter, et nous expliquer votre lien avec ce projet de ZAC (zone d’aménagement concerté) sur le quartier Doulon-Gohards ?
Je suis cheffe de projet à la direction de l’urbanisme et de l’aménagement de Nantes, et référente du quartier Doulon-Bottière, dont le quartier de “Doulon-Gohards” fait partie. Nous assurons la cohérence des différents projets qui se déclinent sur ce territoire de 35 000 habitants.
Il s’agit d’un quartier nantais assez conséquent, pour lequel nous menons des opérations publiques d’aménagement qui ont pour objectif principal d’offrir du logement, dans le cadre du PLH (Programme Local de l’Habitat) notamment. L’un de nos enjeux est de conserver les classes moyennes et les classes les plus modestes sur Nantes, à proximité des équipements publics. En même temps, il s’agit de concilier la mise en œuvre de ces projets avec la transition écologique. Cet aspect à été décliné suite à un grand débat citoyen, mené dans le cadre de la Fabrique de la Ville Écologique et Solidaire.
Un des premiers enjeux de ma mission est d’accompagner la conception de projets qui tiennent compte de l’identité des territoires. Cela nécessite de comprendre leur histoire, leurs spécificités géographiques, etc… C’est ce que nous avons fait dans le cadre du projet Doulon-Gohards, qui est un territoire déjà urbanisé, mais dont l’histoire est marquée par la présence des maraîchers et des cheminots.
Comment est né ce projet d’agro-quartier Doulon-Gohards ? Travaillez vous dessus depuis ses débuts ?
En 2005 nous avons lancé une étude préalable. À l’époque, le projet était d’urbaniser quasiment les 180 hectares de projets, car nous étions sur une dynamique très tonique d’offre de logements. L’enjeu était de limiter l’étalement urbain, pour endiguer l’hémorragie de populations obligées de partir à 30-40 km de Nantes faute de moyens, ou parce que les logements du centre-ville ne sont pas adaptés à leurs besoins.
En 2016, nous avons repris les études pour pouvoir créer la ZAC, mais les temps avaient changé. Nous avions déjà lancé l’écoquartier Bottière-Chénaie, qui illustrait une vision écologique de la ville, axée sur la gestion hydraulique, le concept de “ville des proximités”… De la même façon que sur ce premier écoquartier, nous avons travaillé avec l’atelier Bruel-Delmar sur les études pré-opérationnelles. L’aspect technique a été considéré très en amont, comme la qualité des sols, du paysage, des boisements à préserver, des zones humides, etc. Cette nouvelle méthode de travail nous a permis d’intégrer toute cette connaissance et de proposer un projet atypique avec une nouvelle manière de faire la ville.
L’arbitrage entre les différents espaces a donc été basé sur ces études et sur ce qui était présent historiquement sur le territoire ?
Tout à fait. Nous avons fait appel très en amont au couple Bourguignon, très reconnu dans le milieu de la reconnaissance de la qualité des sols. Nous avons mené différentes études sur la qualité agronomique des sols, l’accès à l’eau, l’identification et la qualification des zones humides, ainsi que des boisements, des bâtiments techniques existants… À partir de ces éléments nous avons travaillé sur le principe “les vides structurent les pleins” en urbanisme. Il s’agit d’un concept ou le plein représente les constructions, et le vide l’ensemble des autres espaces (les espaces publics, le paysage, l’activité agricole, etc.). Les conclusions des études ont été croisées, permettant de travailler dans la dentelle pour construire le nécessaire en lien avec les espaces à préserver, à restaurer et à requalifier.
Nous avons proposé aux élus ce nouveau projet atypique qui intègre au sein d’un projet urbain la ré-introduction des espaces de production en ville. C’était la première fois que nous le proposions. À l’époque, le PAT n’existait pas, il était en gestation.
Nous avons eu la chance d’être retenu dans le cadre du programme “Ville de demain”, développé par l’État pour des projets expérimentaux. Nous avons reçu une subvention qui a permis d’accélérer le projet, et de développer cette thématique des fermes urbaines dès le début du projet, ce qui n’était pas notre premier choix.
Dans ce contexte où l’agriculture urbaine est apparue comme une opportunité, alors que le PAT n’était pas encore développé, est-ce qu’il y a eu des difficultés particulières pour mobiliser les élus et les convaincre que ce projet était intéressant ?
Je pense que dans tout projet expérimental, nous devons faire démonstration. Nous avons organisé des séminaires avec Julien Blouin (Assistant à Maîtrise d’Ouvrage) et Nantes Métropole Aménagement, qui ont permis d’expliquer clairement les enjeux de ce type de projet. Nous avons aussi fait appel à des experts, comme Jeanne Pourias sur la définition de l’agriculture urbaine, ou encore Olivier Durand, un maraîcher déjà installé en périphérie de Nantes, qui a expliqué sa méthodologie de travail qui correspond complètement à l’agriculture urbaine.
Tout cela a permis aux élus de bien saisir le projet, et de s’aligner sur la volonté d’avoir de véritables porteurs de projet professionnels, qui vivraient de leur activité agricole, et non seulement des jardins familiaux gérés par des associations. L’étape suivante a résidé dans l’élaboration d’une stratégie pour aller chercher des porteurs de projet, en réfléchissant au cadre qui allait leur être donné (propriété, bail rural…).
Justement, comment s’est déroulée cette sélection des porteurs de projet ?
Nous avons saisi un AMI lancé à l’échelle de la métropole, dans un cadre plus large que Doulon-Gohards. Après s’être positionnés sur les fermes de Doulon, les porteurs de projets sont passés devant un jury officiel composé d’élus pour présenter leur projet. Il était essentiel qu’ils comprennent que leur projet devait s’inscrire dans un lieu de vie préexistant, avec des habitants déjà en place et une nécessité de s’ouvrir sur le quartier.
Les élus ont choisi des projets diversifiés, principalement du maraîchage, avec des projets personnels spécifiques. Les critères économiques étaient aussi très importants, avec une analyse très fine pour comprendre si les bilans prévisionnels étaient viables.
Quel cadre a été choisi pour l’installation de ces agriculteurs ?
Chacun a un bail rural qui lui permet de travailler la terre, de bénéficier de serres froides et de bâtiments techniques financés dans le cadre du projet urbain. Dans la mesure du possible les corps de ferme intègrent le logement destiné au porteur du projet.
Nous avons aussi missionné un architecte, qui a travaillé avec les porteurs de projet pour définir leurs besoins. Cette étape a été complexe. Nous avions un architecte très investi sur ces sujets, mais qui n’était pas issu du monde agricole, ce qui a pu causer des incompréhensions. Il fallait que les infrastructures s’intègrent dans le tissu urbain existant tout en répondant à une fonctionnalité quotidienne d’une activité économique agricole. Une autre des questions a été l’accessibilité des fermes. Au départ nous pensions que les riverains pourraient traverser les fermes comme des espaces publics. Finalement nous avons compris qu’il y avait des sujets de sécurité trop importants, que l’agriculteur ne pouvait pas prendre cette responsabilité.
En dehors de ce volet agriculture urbaine, quels sont les équipements publics prévus sur le territoire et où est-ce que vous en êtes aujourd’hui ?
Le projet est en phase opérationnelle : après les 3 fermes livrées, ce sont les équipements publics et les 2300 logements qui programmés. Le premier programme de 208 logements est en cours avec une arrivée des nouveaux habitants à la fin de l’année 2026. À partir de 2027, ce seront 150 logements seront livrés par an.
L’école à ouvert ses porte en 2023 accompagnée d’un nouvel axe cyclable, qui permet aux habitants en place de bénéficier d’espaces publics nouvelle génération, en donnant une place beaucoup plus importante aux piétons, aux cyclistes, et à la nature.
En 2029 seront livrés une crèche municipale de 60 berceaux et le Port des Arts Nomades. Cet équipement sera dédié aux arts du cirque et de la rue. Il va accueillir des compagnies, de niveau national voire international, pour en faire un vrai lieu de création, de répétition et d’entraînement. Un gymnase sera aussi livré.
A l’horizon 2030, nous nous attacherons à requalifier la polarité urbaine et commerciale du quartier.
Justement au sujet de la réhabilitation et de la création de logement, comment ont été intégrées les questions environnementales dans le projet ?
Nous avons missionné une nouvelle maîtrise d’œuvre l’année dernière : l’Atelier Georges, paysagiste mandataire, et Claire Schorter, Agence Laq pour l’urbanisme, ainsi que Zefco et Confluence pour tout le volet environnemental. Cette nouvelle équipe a revu le Plan Guide en lui donnant une nouvelle ambition en phase avec les enjeux de transition écologique.
Associée à l’écologie, l’ambition est aussi sociale pour permettre aux classes moyennes et modestes de rester sur le territoire, l’enjeu est de trouver le point d’équilibre entre objectifs environnementaux et coût du logement, qui doit rester accessible. Nous utilisons au maximum des matériaux issus du réemploi, bio-sourcés, mais nous ne pouvons pas pousser tous les curseurs, nous devons faire des choix. Par exemple, nous avons choisi de proposer des parkings en silo qui coûtent moins chers que des parking enterrés, sont moins impactants pour les sols et pourront évoluer à terme.
Nous menons aussi une restauration des espaces naturels. Aujourd’hui, une grande partie du territoire n’est pas accessible à cause de dégradation, de friches et de dépôts sauvages. Le projet urbain prend du temps, mais il permettra de requalifier ces espaces, notamment avec un parcours ouvert de 110 hectares, qui mettra en lien Doulon avec le Grand Blottereau, le parc le plus grand de Nantes.
L’un des principaux enjeux est donc de proposer des logements à prix accessibles, mais, dans le cadre d’une rénovation de ce genre, avec un quartier qui devient aussi attractif, ne craignez-vous pas un risque de gentrification ? Est-ce qu’une stratégie est mise en place pour limiter ce risque et maintenir l’identité populaire du quartier ?
Bien sûr, c’est un sujet. Néanmoins, malgré la proximité de la gare de Nantes, les Nantais ne connaissent pas vraiment ce quartier, ils ont l’impression que c’est la campagne, la périphérie, en raison de l’histoire maraîchère des lieux. Les Nantais sont plutôt tournés vers l’Ouest. Je me dis souvent que pour vivre heureux, vivons cachés. Finalement cela nous permet de travailler avec moins de pression, et de pouvoir tester des outils qui nous permettent de garder les classes populaires.
La programmation de logements est diversifiée : 25% de logements sociaux mais aussi 30% en accession abordable, c’est-à-dire une accession qui serait environ 25% moins chère que le prix du marché. Pour cela nous avons un outil qui s’appelle le Bail Réel Solidaire (BRS). Il s’agit d’un outil qui permet de ne pas acheter le foncier. Nous sommes également le territoire test pour le BRS+ qui serait l’intermédiaire, permettant aux gens qui n’avaient pas accès au libre de rester sur Nantes avec un prix intermédiaire. A ceci s’ajoute la requalification de plus de 300 logements sociaux situés au cœur du Vieux Doulon propriétaire d’ICF bailleur social de la SNCF.
Après je ne vous cache pas que le coût des maisons (T4/T5) du quartier a fortement augmenté ces dernières années et attirent des ménages aux ressources plus importantes. L’opération publique de Doulon-Gohards permet donc d’assurer un équilibre en proposant des logements pour tous les ménages.
Merci beaucoup pour cette interview ! Avez-vous quelque chose à ajouter, un petit mot de la fin ?
Je pense que le projet Doulon-Gohards, que nous nommons la ville fertile, s’oriente dans une direction très intéressante. Nous tenons là un sujet de réinvestissement des quartiers populaires, qui, en ville, pourrait prendre le relais et apporter des réponses à des personnes qui aujourd’hui ne se sentent plus en adéquation avec la fabrique de la ville telle que nous l’imaginions il y a quelques années.
Nous sommes toujours en test, il faut rester humble, mais je pense que nous avons peut-être ici cet équilibre entre quartier populaire, transition écologique et retour de l’agriculture au plus près des habitants.
💡 L’avis de Foodbiome
Le projet Doulon-Gohards représente une approche expérimentale de l’aménagement urbain en France. En faisant de la réintroduction de l’agriculture professionnelle un élément structurant, la Métropole de Nantes a démontré qu’il est possible de concilier transition écologique et adaptation au changement climatique avec un enjeu social fort.
Ce modèle, qui vise à réinvestir les quartiers populaires en proposant des alternatives à la “fabrique de la ville” traditionnelle, semble tenir un pari prometteur pour un développement urbain à la fois écologique et solidaire.
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