Le Fourgon : la consigne reprend du service

Entretien avec Charles Christory, co-fondateur et CEO de “Le Fourgon”.

Logo de "Le Fourgon"

Chaque jour en France, 36 millions de bouteilles en plastique sont jetées. Chaque année, nous produisons 500 kg de déchets par habitant et seulement 26 % du plastique à usage unique est réellement recyclé.  Pire encore, la production mondiale de plastique devrait être multipliée par 4 d’ici 2050. Face à cette trajectoire, le tri sélectif ne suffit plus. Il faut repenser le contenant lui-même. C’est exactement le pari du Fourgon : remettre la consigne au cœur de notre quotidien, pour que chaque emballage ne soit plus un déchet, mais un bien qu’on réutilise.

Depuis sa création en 2021, Le Fourgon s’est imposé comme un acteur de la livraison à domicile écoresponsable, alliant fourgons électriques et contenants consignés pour acheminer aussi bien des produits alimentaires que non-alimentaires. Fort de 20 entrepôts constituant une infrastructure logistique robuste, le service couvre désormais près de 4 500 villes en France, soit 45 % du territoire national, tout en s’étendant au-delà des frontières avec une présence à Barcelone et à Liège. Ce rayonnement européen s’accompagne d’une offre en constante évolution. Le catalogue, riche de plus de 3 000 références, s’enrichit de nouvelles catégories telles que les produits frais, les fruits et légumes, tandis que la marque propre du Fourgon gagne en ampleur avec de nombreuses gammes en cours de développement (e.g. hygiène, sucreries, chocolat). Le Fourgon structure également son offre B2B, comme en témoigne son partenariat avec Carrefour. Cette collaboration a permis d’enrichir l’offre de produits réemployables de l’enseigne grâce à l’intégration d’une dizaine de références consignées proposées par Le Fourgon.

Bonjour Charles, merci pour votre temps ! Pour commencer, pourriez-vous nous partager la genèse du Fourgon ? 

Derrière Le Fourgon, il y a avant tout une conviction personnelle forte : nous savons que notre modèle de consommation actuel n’est pas durable, mais nous peinons encore à changer nos habitudes. Personne ne peut prédire précisément les conséquences de notre inaction, mais une chose est certaine : ne rien faire n’est plus une option. Cette prise de conscience a pris une dimension encore plus concrète lorsque je suis devenu père. Je ne voulais pas que mes enfants puissent un jour me reprocher d’avoir su sans avoir essayé d’agir. Je n’ai jamais pensé que Le Fourgon allait sauver le monde. En revanche, je crois à la force des initiatives concrètes. Notre ambition est simple : démontrer qu’il est possible de consommer de manière plus responsable sans sacrifier la praticité.

Cette conviction a rencontré une opportunité entrepreneuriale née d’un constat du quotidien : malgré mes efforts pour réduire mes déchets, ma poubelle débordait toujours de bouteilles et d’emballages. C’est alors que Max, mon associé et ami, m’a parlé d’un service de livraison de boissons à domicile. La réponse est apparue comme une évidence : la consigne. Un modèle éprouvé que nous pouvions moderniser grâce au digital et à une expérience client de qualité. Nous étions convaincus que le principal frein à la réduction des déchets n’était pas le manque de volonté, mais le manque de temps et de simplicité. C’est ainsi qu’est née l’idée de réinventer la tournée du laitier pour le XXIe siècle : un service de livraison à domicile pratique avec l’ambition de construire progressivement le supermarché zéro déchet de demain.

la consigne hier et aujourd’hui - source : https://www.lefourgon.com/fr

De nombreux acteurs du réemploi ont rencontré des difficultés ou ont disparu ces dernières années. Comment expliquez-vous ces échecs, et qu’est-ce qui permet selon vous au Fourgon de poursuivre sa croissance ?

La difficulté fondamentale reste la même pour tout le secteur : aujourd’hui, le jetable est souvent plus rentable que le réemployable. Produire des emballages à usage unique coûte moins cher. Les externalités environnementales ne sont pas intégrées dans les prix. Résultat : même lorsque nous essayons simplement de proposer de bons produits et un bon service, sans être dans le premium, il arrive parfois que nous soyons plus chers sur certains produits. Pour réduire cet écart, il faut atteindre une taille critique. Le réemploi devient compétitif grâce au volume. Or, pour atteindre ce volume, il faut investir. Et depuis trois ans, le financement s’est considérablement tendu

Soyons honnêtes : aujourd’hui, le Fourgon n’est pas encore rentable, bien que nous devrions l’être dans les 6 prochains mois. Et dans cet intervalle, nous devons ainsi lever des fonds. 

Pour expliquer le succès du Fourgon, j’aime évoquer mon ambition, mes convictions et l’énergie que j’y consacre, ainsi que celle de toutes les équipes pleinement engagées dans le projet. Notre capacité à embarquer les gens dans cette aventure nous a permis de durer dans le temps. Ils nous ont fait confiance, et c’est cette confiance qui nous a permis de grandir dans un secteur où rien n’est jamais acquis.

L’équipe “Le Fourgon”- source : https://www.lefourgon.com/fr

Comment le Fourgon s’engage-t-il en faveur des filières territoriales ?

La moitié des produits proposés par Le Fourgon provient de moins de 150 km autour de chez vous. L’objectif est de valoriser les producteurs locaux et de mettre en lumière les acteurs de chaque région, en favorisant les circuits courts. Cela permet non seulement de soutenir l’économie locale, mais aussi de réduire l’empreinte liée au transport tout en offrant une offre plus ancrée dans les territoires et adaptée aux spécificités de chaque zone de livraison. En 2022, les produits locaux représentaient 63,9 % de l’offre nationale du Fourgon.

Concrètement, selon votre zone de livraison, vous ne trouverez pas exactement la même sélection : à Lille, vous pourrez par exemple commander des bières des Moulins d’Ascq , tandis qu’à Nantes, ce sera plutôt la Brasserie Tête Haute ou Nautile qui sera à l’honneur. 

Comment avez-vous réussi à embarquer vos fournisseurs dans l’aventure ?

Cela a représenté un enjeu majeur au démarrage. Convaincre les producteurs n’a pas été simple : beaucoup nous percevaient comme des outsiders, avec une forme de scepticisme autour de la consigne, souvent résumée par l’idée que « cela existait il y a quarante ans ».

Heureusement, certains acteurs ont rapidement vu le potentiel du modèle et ont accepté de s’y engager. C’est notamment le cas de Victor Lebreton, vigneron du domaine de Montgilet, près d’Angers, profondément attaché à son terroir et à ses convictions. À l’issue de nos échanges, il a rapidement pris la décision de nous rejoindre et a adapté son organisation dès la semaine suivante.

D’autres producteurs ont adopté une approche plus attentiste, conditionnant leur engagement à la démonstration de volumes suffisants.

Ce sont finalement ces premiers partenaires, pionniers du modèle, qui ont permis de prouver sa viabilité et de construire progressivement la crédibilité nécessaire pour embarquer aujourd’hui plus de 350 producteurs dans l’aventure.

L’une des clés du modèle est de faire converger les transformateurs sur des packaging homogènes. Comment vous y prenez-vous ?

L’enjeu clé du réemploi, c’est que les bouteilles et bocaux soient standardisés et que les colles des étiquettes soient solubles, pour que les opérations de tri et de lavage soient les plus industrielles possible. 

Et pourquoi industrielles ? Parce que c’est ce qui nous permettra de passer sous les 20 centimes par cycle. À ce niveau, nous devenons très compétitifs face à la bouteille ou au bocal neuf. C’est notre coût cible, que nous pensons pouvoir atteindre d’ici deux ans, grâce à la montée en volume et à l’internalisation du lavage.

Les produits consignés signés Le Fourgon - source : https://www.lefourgon.com/fr

Comment parvenez-vous à convaincre vos clients de passer par le Fourgon, et quelle est votre clientèle cible ?

À ISO qualité, nous sommes aujourd’hui environ 1 € plus chers sur une  commande moyenne de 60€, un écart qui tend à se réduire. Nous venons de lancer des gels douche et shampoings 3 à 4 € moins chers au litre que nos anciennes références. Cet écart se mesure sur un panier moyen de 60 € et varie selon sa composition : plus élevé sur certaines marques comme Coca-Cola, mais quasi neutre sur un panier diversifié, voire inférieur sur la bière. Enfin, la livraison à domicile est incluse, ce qui compense largement l’écart une fois intégrés les coûts et le temps de déplacement en magasin.

Notre cœur de cible est la famille en maison individuelle, avec une conscience écologique, mais aussi les personnes en appartement, qui représentent 20 % de nos clients.

Quels sont vos principaux défis et ambitions dans les 5 ans ?

Premièrement, le financement du Fourgon. Sans les ressources nécessaires, l’entreprise se mettrait en risque dans les 12 prochains mois. C’est une réalité que l’on ne peut pas ignorer au regard de nos ambitions.

L’autre grand défi est d’augmenter le nombre de clients, et les deux sujets vont de pair : l’acquisition de plus de clients nous permet de rentabiliser l’activité et de valider les financements. Nous sommes sur un business model de masse : c’est uniquement par le volume que nous pourrons nous en sortir. 

De plus, la densité territoriale est un driver clé de rentabilité plutôt que d’une clientèle dispersée. Nous construisons de vrais écosystèmes territoriaux, tant en sourcing qu’en clientèle. Pour l’instant, nous ne cherchons pas à ouvrir de nouveaux territoires, car nous avons déjà suffisamment de clients à adresser sur nos zones actuelles pour atteindre la rentabilité.

Les 3 fondateurs Maxime Tharin, Charles Christory, et Stéphane Dessein - source : https://www.lefourgon.com/fr

Merci pour ces précisions sur vos ambitions ! Par ailleurs, quelle a été, et quelle est aujourd’hui, votre stratégie d’expansion ?

Tout d’abord, il est important de comprendre qu’une ambition faible ou modérée dans un marché qui se tend, et au sein d’une entreprise non rentable, revient à s’exposer à un risque de disparition à terme. Parce que, dans ce cas, on réduit les dépenses pour limiter les pertes, on fait moins de volume, et on entre dans un cercle vicieux dont l’issue est connue. Dans un métier comme le nôtre, lorsque la pente est difficile, il faut pédaler plus fort. C’est pour cela que notre objectif est de devenir le leader européen de demain. Nous avons initié notre expansion avec une implantation en Belgique et en Espagne.

Le second point, c’est que nous sommes aujourd’hui proches de la rentabilité en France. Nous devons encore acquérir de nouveaux clients, mais nous sommes en bonne voie pour y parvenir. Sur notre marché, la concurrence est désormais limitée en France, avec encore quelques acteurs comme Drink Dong (2022, CA ~30 k€) ou Le Drive Tout Nu (2018, CA ~5 M€). À l’échelle européenne, on retrouve également Modern Milkman (2018, UK) ou encore Pieter Pot (2019, NL).

Points de livraison en France du Fourgon - source : https://www.lefourgon.com/fr

Un dernier message à faire passer ?

Osez changer.

💡L’avis de FoodBiome :

L’économie circulaire devient un levier clé pour réduire l’impact environnemental de la distribution alimentaire. Dans ce contexte, Le Fourgon montre qu’un modèle basé sur le réemploi des contenants consignés peut transformer les usages et limiter les déchets d’emballages.

En structurant une boucle locale de réemploi, l’entreprise favorise l’émergence de modes de consommation plus durables et met en évidence l’importance de la coopération entre producteurs, distributeurs et consommateurs pour passer à l’échelle.

Ce modèle illustre ainsi la capacité de solutions logistiques innovantes à concilier performance économique, proximité et réduction de l’empreinte environnementale.

À nos lecteurs, si vous souhaitez investir dans Le Fourgon, n’hésitez pas à contacter directement Charles Christory !