Entretien avec Patricia Vornich, Responsable service agriculture alimentation à la Métropole de Lyon
La Métropole de Lyon investit 10 millions d’euros entre 2020 et 2026 pour soutenir le développement d’une agriculture locale, en faveur d’une alimentation saine et accessible. Le défi est de taille : en 2024, la production agricole locale représente 4,6% du contenu des assiettes des habitants de la métropole alors que son territoire dans un rayon de 50 km serait en capacité de répondre à 93% des besoins. (Chiffres issus du dossier de presse “Une agriculture durable de proximité pour donner accès à une alimentation saine, locale et biologique” publié par la Métropole en février 2024)
Au début de l’automne, la Métropole a inauguré officiellement la ferme de Chassieu : une ferme de 4 hectares destinée à produire des fruits et légumes bio pour les cantines de 38 collèges en régie, le restaurant administratif de l’Hôtel de Métropole et l’IDEF, soit au total 13 500 repas par jour. Le site accueillera à terme régulièrement des collégiens à l’occasion d’animations pédagogiques. Les deux exploitants de la ferme sont employés par la Métropole. Ils expérimentent des pratiques agroécologiques comme l’agroforesterie, la plantation de haies et bandes fleuries pour favoriser la biodiversité et limiter les besoins en eau dûs à l’exposition au vent, ou la plantation de sorgho pour enrichir les sols. Ce projet inspirant n’est qu’un exemple de la politique ambitieuse de la Métropole dont nous avons eu la chance de discuter avec Patricia Vornich.
Bonjour Patricia, pour commencer, pouvez-vous nous parler du périmètre d’action de la métropole sur les volets agricole et alimentaire ?
La Métropole de Lyon est une collectivité à statut particulier issue de la fusion entre le département et la communauté urbaine de Lyon en 2015 Nous avons ainsi à la fois des compétences en matière d’urbanisme, d’aménagement de développement économique mais aussi des compétences sociales et les collèges.
Nous avons ainsi la capacité d’agir sur l’accompagnement aux acteurs économiques agricoles et agroalimentaire par nos compétences en développement économiques et sur le volet social et donc les problématiques d’insertion, les services aux personnes âgées et aux enfants : des sujets clés dans la politique agricole et alimentaire. Enfin, nous pouvons faire de la restauration scolaire des collèges, qui représente 25 000 repas par jour un véritable levier pour le développement de filières via les commandes de marchés publics.
Comment se structure la politique agricole et alimentaire de la Métropole ?
Nous avons inscrit notre politique dans le cadre d’un projet alimentaire de territoire (PAT), qui est le seul sur le territoire de la Métropole, en cohérence avec les orientations de la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF) Auvergne-Rhône-Alpes. Notre PAT existe depuis 2021 et a été labellisé niveau 2 début 2024. Il couvre 58 communes mais également un périmètre de 50 km autour de ces communes. Il nous semblait absurde de travailler sur la stratégie alimentaire et la relocalisation des filières par exemple, en se limitant à l’échelle d’un territoire urbain.
Ce PAT se déploie sur 5 axes permettant de travailler sur tous les maillons de la chaîne, de la fourche à la fourchette :
Axe 1 : Agriculture
Il s’agit d’un volet très important. Notre niveau d’autonomie alimentaire actuel est faible alors que notre territoire présente un fort potentiel pour répondre à ce besoin, notamment grâce à sa grande variété de productions. La forte pression exercée sur le foncier agricole, la disparition croissante des exploitations et le vieillissement de la population agricole sont des constats qui nous poussent à renforcer les actions de préservation des terres agricoles, l’accompagnement à l’installation de nouveaux exploitants et au développement de celles existantes.
L’intervention de la Métropole pour la préservation des terres se fait au travers de nos compétences en matière d’urbanisme (PLUH) mais aussi par la mise en place de périmètre de Protection des Espaces Naturels et Agricoles Périurbains (PENAP). Cela permet en plus de déployer un plan d’actions adossé à ces périmètres permettant d’accompagner des agriculteurs par des aides à l’investissement.
Une priorité est aussi donnée à des actions en faveur de l’installation-transmission. La Métropole coanime avec la Chambre d’agriculture un groupe de travail composé d’acteurs comme la SAFER, l’ADDEAR du Rhône, Terre de Liens, la MSA (sécurité sociale agricole), Les Fermes Partagées.
En parallèle, la Métropole a ouvert un espace test agricole en novembre 2024 avec l’installation de trois personnes en maraîchage bio. Nous y reviendrons.
La Métropole a aussi des actions qui visent à la promotion et l’accompagnement des pratiques agroécologiques dont le développement d’une agriculture biologique.
Enfin, la Métropole soutient l’agriculture urbaine par l’accompagnement aux jardins collectifs et partagés (plus de 450 jardins recensés sur le territoire) et par l’accompagnement aux communes. Citons la Ferme urbaine de Caluire-et-Cuire qui verra le jour l’an prochain, ou encore des projets lauréats de l’appel à projet de l’ANRU Quartiers Fertiles à Givors, Lyon, Saint Fons, Vénissieux, Rillieux, Villeurbanne ou encore Vaulx-en-Velin.
Axe 2 : Filières alimentaires de proximité
Pour cet axe, nous collaborons activement avec nos collègues du service économique. Notre objectif est de connaître les entreprises de l’agroalimentaire présentes sur le territoire et de les accompagner dans la relocalisation de leurs approvisionnements sur le territoire du PATLY ou au plus proche. Nous sommes également attentifs au maillage territorial d’outils de transformation : Comment préserver les outils existants et créer les outils manquants ? Nous pouvons accompagner leur création ou développement via des subventions, et collaborer avec d’autres EPCI dans le cas de projets à la frontière entre deux territoires. Ce fut le cas pour la création d’un outil de chambre froide communes à des maraîchers dont nous avons financé le bâtiment logistique alors qu’une autre communauté de communes s’est chargée du foncier. Cet accompagnement peut aussi concerner des startups et être intermédié par des incubateurs déjà positionnés sur ces sujets. La métropole a créé avec Saint Etienne Métropole un fonds d’amorçage industriel (FAIM) qui est en capacité d’accompagner des entreprises dans leur développement. Le FAIM a par exemple accompagné Chiche, qui travaille sur la valorisation des légumineuses et relocalise petit à petit ses approvisionnements. Pour cela, ils collaborent entre autres avec des agriculteurs à proximité de Lyon.
Nous faisons aussi de la mise en lien entre acteurs via des événements B2B types salons spécialisés sur l’agroalimentaire, comme le salon Biolocal ou le SIRHA. Pour exemple sur le Sirha, nous avons mis à disposition notre espace d’exposition à des entreprises du territoire gratuitement. Cela favorise les rencontres entre acteurs et donc les opportunités de collaborations tout au long de la chaîne.
Ainsi sur le sujet des filières, la gouvernance à une échelle territoriale plus large que celle d’une seule intercommunalité trouve toute sa pertinence. C’est particulièrement utile pour traiter des problématiques complexes comme la logistique alimentaire. A ce propos, nous avons impulsé une dynamique territoriale avec la mise en place de La Charette, un réseau de logistique locale. Nous avons ouvert l’utilisation aux communautés de communes environnantes en leur proposant d’être nos partenaires afin qu’un maximum d’acteurs bénéficient de cet outil.
Axe 3 : Restauration collective
Sur l’axe de sa propre restauration collective (restaurant administratif, marchés traiteurs), la Métropole a fait évoluer ses marchés publics en travaillant d’abord sur le sourcing local puis sur les allotissements.
Également, nous concentrons beaucoup de nos efforts à structurer des acteurs locaux, afin qu’ils soient capables de répondre aux marchés publics. Ces marchés ont des demandes particulières, assez contraignantes pour les producteurs, en termes de calibrages et de volumes par exemple. De nombreux producteurs sont volontaires pour répondre à cette demande mais se sentent démunis face aux contraintes. Nous les accompagnons en mobilisant la Chambre d’Agriculture, Agribio et autres partenaires ayant une expertise dans ce domaine.
Nous accompagnons aussi les communes par l’animation d’un lieu d’échanges “Les Tablées collective” sur des sujets transverses tels que l’allotissement des marchés publics, le sourcing, la découverte de filières locales et des agriculteurs. Nous avons la capacité d’apporter un conseil juridique par exemple, une compétence facilitée par la taille de notre organisation. Nous incitons aussi des communes à travailler ensemble, grâce à la commande groupée, il est plus simple de créer un débouché suffisant pour soutenir un acteur local. Ce fut le cas pour une solution de lavage de contenants utilisés dans les cuisines centrales.
Au-delà des communes, nous animons aussi un groupe de travail sur le sujet de la restauration collective où sont invités les gros prescripteurs : hôpitaux, les armées, universités…
Enfin, nous avons créé notre propre ferme métropolitaine pour être une autre source d’approvisionnement de nos collèges.
Axe 4 : Justice alimentaire
L’objectif de cet axe est de permettre l’accès de toutes et tous à une alimentation digne, choisie et de qualité dans un contexte où 30% des habitants du territoire déclarent ne pas avoir les moyens de s’alimenter correctement. Nous accompagnons des acteurs qui montent des projets pour apporter des solutions à ce sujet. Nous aidons à la structuration de projets de création de tiers-lieux nourriciers tels que “Le Faitout” ou « La Cuisine des Gones », mais aussi de groupements d’achats qui visent une clientèle plus précaire ou étudiante comme l’association VRAC. En plus de son action dans les quartiers populaires, celle-ci a ouvert deux points de distribution sur les campus de la Métropole pour favoriser l’accès des étudiants à des produits bio, locaux, équitables à prix réduits.
Enfin, la Métropole accompagne une caisse solidaire de l’alimentation portée par l’association Territoires à VivreS Grand Lyon, en co-construction avec un comité habitant dans le 8e arrondissement de Lyon. Elle permet à ses membres d’avoir accès à une alimentation saine, locale, de qualité et choisie collectivement, dans des conditions juste pour les producteurs.
Axe 5 : Évolution des pratiques alimentaires
Pour accompagner l’évolution des pratiques alimentaires, nous organisons des animations dans les collèges autour des enjeux de l’alimentation. Autre exemple, nous accompagnons aussi les acteurs de l’éducation populaire comme les maisons des jeunes et de la culture (MJC) et les centres sociaux qui développent des actions sur ce thème.
Nous organisons aussi des événements, notamment un festival de l’alimentation dont nous avons célébré la deuxième édition cette année, et qui vise à mettre en avant tous les acteurs et toutes les initiatives du territoire. Pendant plus d’une semaine pendant les vacances scolaires d’octobre, producteurs, associations, collectivités, restaurateurs, structures éducatives, habitants… ont été invités à se retrouver autour de l’alimentation locale, de saison, rémunératrice pour les producteurs, saine, végétale, accessible à tous, anti-gaspillage, zéro déchet, conviviale et créative.
L’année dernière, vous avez ouvert un espace-test agricole : pouvez-vous nous en dire davantage à ce sujet ? (raisons de sa création, choix du terrain, accompagnement des porteurs de projets, avantages pour eux, …)
Le terrain choisi est situé à l’Est de Lyon, à Vaulx-en-Velin, une décision qui s’explique par le souhait des élus de la Métropole et de ce territoire de reconquérir des terres qui avaient historiquement accueilli des cultures diverses, essentiellement de l’élevage et du maraîchage, mais qui avaient petit à petit été accaparées par les grandes cultures (céréales).
La ville de Vaulx-en-Velin a mis le terrain à disposition et la métropole a acheté une maison avec un hangar qui servent aujourd’hui de base vie aux trois maraîchers qui se partagent le terrain. Nous avons fait le choix de proposer un panel de matériel très large et une formation à la mécanisation aux porteurs de projets, afin que ces derniers puissent découvrir le circuit de la restauration collective, pour lequel il est indispensable de travailler avec des machines. Le circuit de la restauration collective permet de se concentrer sur un nombre limité de variétés et ainsi de modérer la charge de travail.
La métropole finance un accompagnement technique, humain et également un accompagnement à la recherche de débouchés à la fois sur le volet restauration collective et d’autres circuits courts. Les maraîchers se forment ainsi à la spécificité de la restauration collective (quantité, calibrage des légumes, marchés publics. L’espace test permet aux porteurs de projets de prendre conscience de leurs préférences entre la gestion individuelle et collective, des variétés qu’ils aiment plus ou moins travailler, ou encore des modes de répartition de la charge de travail sur une exploitation.
Comment se porte le projet aujourd’hui ? Comment vont les 3 maraîchers ?
Sébastien, l’un des trois maraîchers, a malheureusement dû arrêter de travailler à la suite d’ une blessure au genou nécessitant une intervention. Mais il est toujours très motivé pour reprendre son projet dès que son état de santé le permettra ! Emmanuelle va quitter l’espace test pour s’installer sur une autre exploitation et lancer son activité en binôme, mais en restant sur la même commune. Et enfin Marius, est toujours là et aimerait rester aussi longtemps que possible. Le jury qui décidera des nouvelles personnes à accueillir se tient justement demain !
Est-ce qu’il y a des projets ou des réalisations particulières de votre mandat que vous souhaitez mettre en lumière ?
Un point très positif est qu’il y a de belles réussites sur tous les axes. Nous venons de parler de l’espace-test, qui en est une. Nous avons aussi mis en exploitation une ferme métropolitaine. Toujours sur le volet agricole, nous avons réussi à renforcer la protection des terres agricoles en rétrozonant plus de 140 hectares dans le cadre de modifications du PLUH et en étendant le PENAP sur plus de 2 000 hectares entre 2020 et 2025, auxquels devraient s’ajouter plus de 1900 hectares d’ici février prochain.
Dans le cadre de la gouvernance du PATLY, nous avons impulsé une dynamique de collaboration entre acteurs qui permet de nouer des partenariats économiques, associatifs mais aussi humains, au bénéfice de chacun.
Merci Patricia !
L’avis de FoodBiome :
L’approche de la Métropole de Lyon retient particulièrement notre attention sur deux dimensions. Tout d’abord, elle montre que coordonner les actions locales en mobilisant les compétences d’un acteur plus global est efficace et permet d’accroître l’impact de toutes les initiatives pensées ou mises en place sur chaque territoire. Ensuite, la dynamique collaborative instaurée par la Métropole entre les acteurs des différents maillons de la chaîne prouve que les rencontres et coopérations facilitent la réalisation effective de projets agricoles et alimentaires. Ces deux constats résonnent avec la vision de FoodBiome. Nous sommes convaincus de la nécessité de développer des modèles en réseaux qui répliquent des entités locales pouvant s’appuyer sur une tête de réseau qui concentre les compétences d’ingénierie. Et au travers de nos activités de conseils et d’accompagnement à la croissance de startups, nous rencontrons des acteurs variés que nous mettons en lien dès lors qu’une collaboration semble opportune.




