Les Fleurs d’Halage : une filière horticole locale, sociale et solidaire

Entretien avec Stéphanie Page, coordinatrice de production

Introduction

 

Créée en 1994, Halage est une structure d’insertion qui intervient sur des chantiers d’espaces verts en Île-de-France. L’association déploie plusieurs chantiers d’insertion sur différents territoires, et s’appuie sur un centre de formation où elle développe des parcours certifiants et qualifiants.

En 2018, une friche industrielle de l’Île Saint-Denis lui est confiée pour être réhabilitée. L’analyse des sols révèle une pollution importante, qui rend le maraîchage impossible. C’est alors qu’un salarié en insertion, Rustam, propose une autre voie : produire des fleurs.

Commence un travail de transformation pour faire d’un terrain inerte un site horticole. 

Depuis, deux nouveaux sites ont vu le jour : un de 400 m² derrière l’église de Saint-Denis, et un plus petit espace près du métro Raymond Queneau à Pantin, installé dans le cadre d’un projet d’occupation provisoire avant l’arrivée d’une voie de bus.

L’insertion au coeur du projet 

 

Dans la continuité des projets de l’association Halage, l’insertion est au centre de ce projet de fermes florales.

     “Notre métier c’est l’insertion, notre support c’est la fleur” 

Chaque année, ce sont entre 20 et 30 personnes éloignées de l’emploi qui sont formées, dans le cadre de parcours durant de 6 à 24 mois. Aujourd’hui, l’association favorise les formations d’une durée d’un an, permettant à chacun de voir toutes les saisons.  Dans ces formations, les salariés apprennent l’ensemble des techniques de production de fleurs, de la graine au bouquet. 

      “Comme il s’agit d’un chantier d’insertion, on veut tout montrer de la graine au bouquet. On s’assure d’avoir toutes les différentes composantes d’un bouquet dans le plan de culture: il y a des petites fleurettes assez larges pour faire du remplissage, quelques fleurs un peu plus spectaculaires, un peu de feuillage etc…”

Néanmoins, nul besoin d’avoir un projet professionnel lié à l’horticulture ou aux espaces verts pour rejoindre Fleurs d’Halage, ce qui est attendu est avant tout un intérêt pour le végétal. Chaque personne est ensuite accompagnée par un conseiller en insertion, pour bâtir un projet professionnel qui lui correspond. 

La première étape consiste à identifier les freins existants. Il peut s’agir de la barrière de la langue, d’un manque d’expérience ou de formation, ou encore de raisons de santé. L’association repère ensuite les leviers possibles et adapte les solutions en fonction des profils. Elle organise des ateliers pratiques sur la rédaction d’un CV, la préparation aux entretiens d’embauche, ou encore la gestion du budget. L’objectif est de rendre autonome les salariés dans leur recherche, tout en les accompagnant. Elle les aide ensuite à repérer des formations pertinentes ou des employeurs potentiels. Pour cela, l’association a su développer un réseau d’entreprises partenaires, qui ouvre des portes aux salariés en insertion.

     “Les chefs d’entreprises nous ont dit qu’ils ont plus confiance à embaucher des gens de chez nous, parce qu’ils savent qu’ils ont été bien formés et qu’ils ont vraiment une expérience terrain contrairement à des personnes qui ont un diplôme mais parfois pas du tout d’expérience. C’est un lien de confiance qu’on crée au fur et à mesure des années”

En parallèle, Fleurs d’Halage accompagne certaines personnes jusqu’à la retraite. Ces situations se présentent lorsque l’État reconnaît que la personne ne retrouvera pas de travail à son âge. Dans ce cas, le parcours peut durer plusieurs années.

Une production florale ancrée dans son territoire

 

Bien qu’à l’origine le site ne présentait pas de conditions favorables à une activité agricole, Fleurs d’Halage a su y développer une production florale adaptée. On retrouve sur environ  6000 m² de surface cultivée une cinquantaine d’espèces représentant plus de 150 variétés de fleurs. Cette diversité floristique permet à Fleurs d’Halage de produire en moyenne 150 000 tiges par an, ensuite vendues à des fleuristes partenaires situés dans un rayon de 15 km autour du site. Une partie de la production est également vendue sous forme de compositions et de bouquets à des entreprises, aux AMAP environnantes et à de la vente directe.

Le site avant l’installation d’Halage
Le site aujourd’hui

La production se fait de la graine à la fleur dans 85% des cas. Lorsque l’achat de semences n’est pas possible, la ferme privilégie l’acquisition de plants d’origine française. Les semis sont en partie réalisés sous serre, et des nappes chauffantes sont utilisées pour favoriser la germination en début de saison. La culture se poursuit ensuite sans chauffage ni lumière artificielle. 

      “On ne chauffe pas la serre, on ne met pas de lumière artificielle, donc on suit  vraiment le rythme de la nature”

La production s’étend de mi-mars à mi-novembre, et les choix des variétés évoluent d’une année à l’autre. En effet, après une première sélection basée sur des critères esthétiques, l’équipe s’appuie sur les retours des fleuristes partenaires et réalisent également des essais pour tester de nouvelles variétés. 

     “En fin de saison, on fait un point avec chacun de nos fleuristes pour voir ce qu’ils ont aimé, ce qu’ils aimeraient avoir en plus, les couleurs en fonction des tendances…” 

Fleurs d’Halage est aussi engagée dans une démarche d’agriculture durable puisqu’elle suit le cahier des charges de l’agriculture biologique, bien qu’elle ne soit pas certifiée en raison des contaminations au benzène présentes dans le sol. Les cultures en serre se font notamment hors sol afin de limiter les risques liés aux anciennes activités du site. 

     “Comme c’était une friche industrielle, il y a une pollution des sols, notamment au benzène, donc on a mis en place une bâche en profondeur pour éviter les remontées de gaz” 

Le cahier des charges limite l’utilisation de traitement sur les plantes, ainsi pour lutter contre les ravageurs la ferme utilise principalement des auxiliaires de cultures et s’appuie sur les équilibres naturels extérieurs favorisés par l’aménagement du site et la présence de zones dédiées à la biodiversité. 

Enfin, lorsque la saison de production de fleurs est terminée, l’association consacre son temps au séchage d’une partie des fleurs pour la confection de bouquets, ainsi qu’à l’entretien du site et à la participation d’autres projets menés par l’association.

Un modèle confronté à des limites

 

Fleurs d’Halage repose encore aujourd’hui sur un équilibre fragile, puisque les fermes ne sont pas encore à l’équilibre économique à ce stade et dépendent en partie de subventions publiques, ainsi que de financements privés issus de fondations et de mécènes. 

      “Pour l’instant, [la ferme] n’est pas rentable. Le modèle de l’insertion fait qu’on dépend pour l’instant beaucoup des subventions et des dons de fondations et de mécènes” 

L’enjeu est désormais de consolider son modèle économique afin de limiter cette dépendance. Pour cela, l’association prévoit l’ouverture d’une nouvelle ferme sur le site de La Courneuve, sur une surface de 2 à 2,5 hectares. Leur objectif est d’augmenter les volumes de production et de tendre vers un modèle plus autonome financièrement, tout en maintenant la dimension sociale du projet.

En parallèle, le projet doit également faire face à des contraintes liées à son implantation en milieu urbain. En effet, l’accès au matériel agricole, aux pièces détachées ou à certains services spécialisés est de fait plus compliqué qu’en zone rurale. De plus, ils font aussi face à des difficultés logistiques, notamment pour les livraisons et les réparations, qui peuvent induire des délais importants.

     “Sur l’Île-de-France en particulier, surtout en petite couronne, c’est parfois l’accès à des pièces détachées qui pose problème. On n’a pas vraiment de boutique où on peut aller chercher le matériel dont on a besoin” 

Malgré ces contraintes, le projet continue à se développer, porté par la demande croissante pour des fleurs locales et des modèles agricoles plus responsables (cliquez ici pour lire notre article sur les fleurs coupées). L’association souhaite également essaimer son modèle, en accompagnant la création d’autres fermes florales en insertion sur d’autres territoires.

     ”On est déjà allés à Grenoble, à Lille. Soit ce sont des collectivités qui nous contactent, soit des porteurs de projets, et on partage toute l’expertise de ce lieu” 

Dans cette continuité, l’association échange également avec d’autres structures en France qui développent des projets similaires, que ce soit en insertion ou autour de la fleur locale. Ces initiatives restent encore peu nombreuses, mais témoignent d’un intérêt croissant pour la relocalisation de la filière et pour des modèles agricoles hybrides entre production, pédagogie et insertion.

L’avis de Foodbiome 

 

Les Fleurs d’Halage proposent une approche originale de l’insertion en faisant de la fleur un véritable support de formation, tout en intégrant des enjeux de production locale, responsable et durable. Le projet illustre aussi la capacité de l’agriculture à s’adapter à des contraintes fortes, en transformant une friche polluée en un espace productif ancré dans son territoire.

 

Sa force réside dans sa dimension sociale : ici, la production devient un levier d’insertion et de montée en compétences, au cœur d’un écosystème local. Les pratiques mises en œuvre s’inscrivent dans une logique agroécologique cohérente, malgré l’absence de certification biologique, qui met en lumière les limites des cadres actuels pour les projets urbains.

Reste un défi majeur : la viabilité économique. Comme souvent pour ces modèles hybrides, l’équilibre entre impact social et autonomie financière doit encore être consolidé.

Un projet inspirant, à la croisée de l’écologie, de l’inclusion et de la relocalisation.