Au fil de l’eau avec le Comptoir Dionysien

Entretien avec Théophane Tardy, fondateur du Comptoir Dionysien.

Bonjour Théophane, peux-tu nous expliquer ce qu’est le Comptoir Dionysien ?

Le Comptoir Dionysien est une coopérative dont j’ai impulsé la création en 2020. Elle se donne pour but d’organiser les échanges entre ses membres, producteurs et épiceries franciliennes. Nous mettons en commun nos réseaux de producteurs, mutualisons notre transport et nos moyens logistiques.

le comptoir dionysien
Source : site internet du Comptoir Dionysien

Peux-tu nous décrire comment t’est venue l’idée de créer le Comptoir ?

J’ai eu pendant plusieurs années une épicerie à St Ouen (93). Je me suis rapidement organisé avec des confrères épiciers pour gérer nos approvisionnements en commun. Tout l’enjeu est de réduire à l’euro près les frais de transport ! Pour te donner un ordre de grandeur, une épicerie propose souvent des produits provenant de plus d’une centaine de producteurs différents : il est très difficile de gérer seul une telle chaîne logistique et cela coûte très cher. C’est ce qui nous a incité à nous organiser à plusieurs.

En 2020, j’ai préféré me concentrer sur cette partie amont, c’est ce que je préférais le plus dans le métier : construire un réseau, être sur la route à rencontrer des producteurs un peu partout en France, et réfléchir à des manières plus écologiques d’acheminer les marchandises jusqu’à Paris.

Une fois léguée mon épicerie, j’ai pu prendre du temps pour structurer ce réseau sous forme de coopérative qu’on a appelé Comptoir dionysien : une structure dédiée à la logistique de produits bios paysans. Quatre épiceries ont d’abord formé le noyau de l’activité, mais en léguant mon épicerie début 2022, j’ai pu développer davantage le réseau. On réunit désormais 10 épiceries très impliquées qui s’approvisionnent auprès de 150 producteurs, et on livre une vingtaine d’autres épiceries et restaurateurs pour le compte d’une dizaine de producteurs partenaires.

Peux-tu nous expliquer comment s’organise ton activité ?

Le Comptoir est une structure coopérative, et c’est bien plus qu’un simple intermédiaire logistique : c’est un groupe d’échange qui mutualise l’approvisionnement, le transport des marchandises et qui permet de discuter et réfléchir à tous les problèmes que rencontrent les épiceries. Les épiciers connaissent évidemment les producteurs, et inversement, chacun amène et partage son réseau et ses compétences avec les autres.

Les producteurs sont des paysans ou artisans autonomes et engagés, qui travaillent en agriculture biologique et produisent tous types de produits. On livre principalement des fruits et légumes (70% des volumes), du vin (10%), des viandes, des charcuteries, des laitages, du poisson, des produits secs, des produits d’épicerie, etc.

Un quart des producteurs est situé dans le Bassin de la Seine, les autres principalement en Bretagne, le long de la Vallée de la Loire et du Rhône. Seuls trois producteurs (d’agrumes) ne sont pas français (Andalousie et Sicile). 

On s’est beaucoup interrogé sur la provenance des produits qu’on distribue : local ou pas local, c’était la question ! D’abord, qu’appelle-t-on local ? On considère arbitrairement que pour un bassin urbain comme Paris, c’est 250 km. Quand on a commencé, c’était très compliqué de trouver des produits bio à portée de Paris : cela impliquait d’aller chercher une carotte ici, du fromage de chèvre 100 km plus loin, etc. Le déficit de l’offre autour de Paris (les producteurs en bio ne sont pas assez nombreux et déjà sur-sollicités !) nous a contraint à aller voir plus loin. Et c’est surtout nécessaire au temps des primeurs. Pour avoir des tomates dès le mois de mai ou des melons dès le mois de juin, il faut descendre dans le sud ! C’est le genre de compromis commerciaux que nous sommes amenés à faire pour satisfaire la demande et sécuriser l’équilibre toujours très fragile de nos boutiques.

J’ai vu que tu essayes de promouvoir les modes de transport fluviaux, c’est assez original ! Peux-tu nous en dire plus ?

Tout à fait ! L’essentiel de nos marchandises est aujourd’hui transporté par poids lourds jusqu’à notre entrepôt à Épinay-sur-Seine, puis livrées par nos véhicules légers et vélo-cargo aux épiceries. Rien de bien original, me dirais-tu !

Plateforme entrepôt à Épinay-Sur-Seine (93), installé à la Fabrique Bannier
Plateforme entrepôt à Épinay-Sur-Seine (93), installé à la Fabrique Bannier (Source : site internet du Comptoir Dionysien)

Mais nous avons récemment expérimenté pendant six semaines un circuit fluvial avec le soutien de la Mairie de Paris et de Fludis, une entreprise pionnière dans la distribution fluviale en ville. Le bateau se déplaçait tous les matins de 6 à 7h entre Rungis (Choisy/Orly) et Bercy, au plus près des clients. Le temps de trajet était mis à profit pour préparer les commandes de manière à ce qu’une fois à quai les camions et vélos-cargos puissent partir immédiatement en livraison. Le bateau n’était plus seulement un moyen de transport mais un vrai entrepôt logistique. C’est donc une inversion du schéma logistique classique, où une myriade de camions font des allers-retours entre des entrepôts situés en périphérie de l’agglomération parisienne et les commerces. Nous travaillons aujourd’hui à transformer cette expérimentation en un circuit viable et mutualisable avec de nouveaux partenaires.

Depuis plusieurs années, on achemine par ailleurs nos produits secs et du vin du sud de la France par voie fluviale avec une coopérative sœur, Les Canaliens, dont le bateau Séraphine relie plusieurs fois par an le bassin du Rhône et le bassin de la Seine. Cela a permis de tisser des liens forts avec des producteurs et vignerons le long des canaux du Centre, du Rhône et jusqu’au canal du Midi. 

Mais le transport fluvial pour du circuit court sur de longues distances (inter-bassins) reste encore un sacré défi économique. La logistique fluviale en ville a certainement plus d’avenir dans les prochaines années, elle bénéficie d’ailleurs de plus en plus de soutien de la part des collectivités. Nous espérons qu’on pourra prolonger ce circuit fluvial par un réseau d’approvisionnement à l’échelle de la région par la Seine, l’Oise et la Marne.

Le Bateau Séraphine
Le Bateau Séraphine (source : site internet du Comptoir Dionysien)

Comment concilier les contraintes de conservation des aliments, qui ont des dates de consommation souvent courtes, avec le temps long que sous-entend le transport fluvial ?

Dans notre modèle de distribution fluviale, le temps de distribution n’est pas rallongé. Nous réceptionnons les marchandises, généralement récoltées la veille, le matin avant 5h et les livrons à nos clients le jour même avant midi.

Dans un modèle d’approvisionnement à l’échelle du Bassin de la Seine, le temps de distribution serait sans doute rallongé de 24h. Mais les péniches sont facilement aménageables, on peut assez facilement y installer des chambres froides. Surtout, le temps de livraison ne serait pas plus long que dans les circuits longs où les produits restent toujours plusieurs jours dans des entrepôts frigorifiques à Rungis.

Bien que les bateaux utilisent du pétrole, l’impact carbone est divisé par 2-3 par rapport à la route. L’efficience énergétique pour bouger un objet sur l’eau est incomparablement meilleure que sur terre. Je ne sais pas si tu as déjà essayé de pousser un bateau chargé de 200 t de marchandises, mais, crois-moi, tu peux faire bouger le bateau ! Ce qui n’est bien sûr pas le cas pour un camion. En plus, la durée de vie des bateaux est très longue, c’est une énorme économie d’énergie grise : elle peut parfois atteindre 100 ans pour un modèle Freycinet comme celui que nous utilisons, quand un camion a une espérance de vie de 10 ans. Le bateau que nous avons utilisé en 2022 date de 1957. 

Quelles sont les autres perspectives d’évolution du Comptoir ? Quels autres projets innovants menez-vous ?

Nous ne sommes pas dans une logique croissantiste, nous cherchons simplement l’équilibre et une stabilité financière. Une ou deux épiceries supplémentaires nous permettront de les trouver.

On mène des projets qui promeuvent la logistique inverse. On renvoie les cagettes, les palettes et les emballages consignés à certains agriculteurs qui le demandent. On voudrait aussi pouvoir se servir de cagettes réutilisables, c’est en cours de réflexion !

 

L’avis de FoodBiome

Le Comptoir Dionysien est une structure qui s’engage pour régénérer les liens humains entre producteurs et épiciers, dans une chaîne d’approvisionnement qui parie sur le transport fluvial. Promouvoir le transport fluvial, c’est utiliser toutes les potentialités des territoires, et toutes les voies de communication possibles. Il faut savoir qu’en France, le transport fluvial de marchandises représente moins de 3% des t.km transportées, bien que le réseau de canaux soit largement sous-utilisé (lien vers + d’infos ici). De plus, selon la base carbone de l’ADEME, un poids lourd émet entre 71 et 150 gCO2eq/t.km, quand un bateau émet entre 19 et 33 gCO2eq/t.km (données 2019, France) ! 

L’aspiration de FoodBiome de reconnecter les bassins de production agricole et les bassins de consommation prend ici tout son sens sémantique. Utiliser les bassins fluviaux, c’est une solution pour restaurer les liens entre alimentation et territoire d’une manière durable et raisonnée.

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