Témoignage de Géraldine Dubois (La Têtue)
En France, le vin n’est pas qu’une boisson. C’est une part de notre histoire, de notre économie et de nos paysages. La place du vin dans la culture française reste forte, et quelques chiffres suffisent à le rappeler. Avec 750 000 hectares de vignes, la France représente 11 % de la surface mondiale de vignes de cuve et compte 85 000 exploitations viticoles. Le secteur reste un poids lourd de l’agriculture française : la vigne ne représente que 3 % des surfaces agricoles du pays, mais le vin pèse 15 % de la production agricole en valeur, soit 12,5 milliards d’euros. Au total, la filière fait vivre près de 500 000 emplois directs et indirects sur le territoire.
Pourtant, le secteur viticole connaît une crise sans précédent depuis plusieurs années. Entre baisse continue de la consommation, dérèglement climatique et concurrence internationale accrue, de nombreux domaines peinent à survivre : les défaillances d’entreprises viticoles ont bondi de 32 % rien qu’au premier trimestre 2026, un signe parmi d’autres d’une filière sous tension.
Derrière ce constat, c’est toute une filière qui se transforme. La crise viticole touche à la fois l’économie, l’agriculture, les territoires, et même une part de notre identité culturelle. Comment en est-on arrivé là ? Et surtout, comment les domaines viticoles s’organisent-ils pour y faire face ?
Pour mieux comprendre ces mutations, nous avons interrogé Géraldine Dubois, qui a fondé en 2021 La Têtue, un chai urbain à Lyon, avant de cesser son activité l’été dernier. Après une formation en biologie et dix ans passés dans l’industrie pharmaceutique, Géraldine s’installe à Beaune pour des raisons familiales. Les vendanges effectuées chaque année finissent par la convaincre de se réorienter : elle reprend ses études il y a 13 ans pour se former au vin. En 2016, elle cofonde un premier domaine, Face B, dans les Pyrénées-Orientales. De retour à Lyon en 2020, elle veut aller plus loin et « faire bouger les lignes ». Son constat : les efforts engagés à la vigne et en cave (passage au bio, travail au cheval, limitation des intrants, traçabilité) sont selon elle annulés par un maillon resté inchangé, celui de la commercialisation. Vendre à tout prix, y compris en exportant à l’autre bout du monde, lui semble contredire la démarche écologique globale. C’est pour répondre à ce paradoxe qu’elle crée La Têtue en 2021 : non pas un simple lieu de découverte pour le public lyonnais, mais un modèle de circuit court assumé. L’idée : produire le vin là où il sera consommé, plutôt que de le transporter sur de longues distances, et ne commercialiser que dans un rayon de 10 km autour du chai tout en conservant une viticulture biologique et des vins nature, sans intrants. Après cinq ans d’existence, Géraldine a mis fin à l’aventure, faute d’un modèle économique suffisamment rémunérateur. Un « échec », reconnaît-elle, qui illustre la difficulté de transformer les pratiques commerciales du secteur mais qui aura, selon elle, démontré qu’une autre voie était possible.
I) Comprendre la crise viticole française : de facteurs “isolés” à effet systémique
Plusieurs facteurs, à la fois structurels et conjoncturels, expliquent la crise que traverse aujourd’hui la filière viticole française. Ils touchent tour à tour la demande, la production, les marchés internationaux ou encore la transmission des exploitations, et s’articulent entre eux pour former un phénomène bien plus profond qu’une simple somme de difficultés isolées.
A) Une crise aux causes multiples
D’abord, il y a un problème de surproduction face à une consommation qui baisse. Les habitudes changent. Dans les années 1960, chaque Français buvait en moyenne 127 litres de vin par an. Aujourd’hui, ce chiffre est tombé à environ 40 litres. Une baisse continue, qui devrait encore se poursuivre dans les prochaines années d’après les projections de la Commission européenne. Les Français boivent moins, et autrement. Une étude montre que la modération s’impose peu à peu comme une nouvelle norme. Pour la fondatrice de La Têtue, cette désaffection tient aussi à un problème de communication du secteur : à force de vouloir élever le vin français à un niveau presque intellectuel, on aurait fini par complexifier son approche au point que le consommateur lambda ne s’y retrouve plus entre appellations, premiers crus, grands crus, vins de France ou IGP. Elle pointe aussi une expérience client trop souvent déconnectée. Pour elle, il existe des manières simples de parler du vin, loin des discours d’experts, un effort de pédagogie encore à mener pour reconnecter les consommateurs à ce qui reste, avant tout, un produit de terroir et de travail paysan.
Le climat joue également un rôle majeur. En un siècle, la température moyenne a augmenté d’environ 1,1°C, et les vendanges débutent aujourd’hui près de trois semaines plus tôt qu’au début des années 1980. Ce réchauffement dérègle le cycle de maturation des raisins, qui se gorgent plus vite de sucre : les vins gagnent en degré d’alcool et perdent en acidité. À cela s’ajoutent des aléas climatiques de plus en plus fréquents et violents (sécheresses, gel, grêle), qui fragilisent les sols et réduisent les rendements. L’ensemble de ces bouleversements modifie peu à peu la typicité des vins français.
La concurrence internationale s’intensifie aussi, l’Espagne, l’Italie et les pays du « Nouveau Monde » gagnant du terrain sur les marchés à l’export, qui ont rapporté 10,9 milliards d’euros en 2024, en baisse de 3 % par rapport à 2023. Le contexte géopolitique aggrave cette tendance : la guerre en Ukraine a provoqué une hausse qui touche l’ensemble des postes de charge des vignerons. Le conflit a aussi fermé le marché russe, un débouché important notamment pour la Champagne, la Bourgogne et l’Alsace, tandis que d’autres tensions commerciales pèsent sur la filière, entre droits de douane américains et incertitudes autour de l’accord Union européenne-Mercosur.
Le problème de transmission générationnelle s’ajoute à ces difficultés. Dans moins de 10 ans, plus de la moitié des exploitants viticoles auront plus de 60 ans, et la moitié d’entre eux n’a pas de repreneur. Les jeunes générations hésitent de plus en plus à reprendre les exploitations familiales face à l’incertitude financière, d’autant que la flambée du prix du foncier viticole complique le financement des reprises, y compris au sein des familles. Ce manque de renouvellement des effectifs menace la pérennité de certains domaines. Géraldine Dubois nuance toutefois ce constat. Des dispositifs comme le portage foncier ou les aides à l’installation permettent d’ailleurs d’alléger le poids financier du projet. Selon elle, les jeunes qui s’installent aujourd’hui sont avant tout portés par une recherche de sens, loin de l’image du bureau et des tableaux Excel. Elle observe que ce sont souvent des profils non issus du monde agricole, les « NIMA », qui se tournent vers ce type d’installation : des personnes formées, parfois passées par des écoles de commerce, qui abordent le métier avec une vision entrepreneuriale. Pour elle, c’est précisément ce profil d’entrepreneur qui est aujourd’hui nécessaire pour faire vivre l’agriculture.
B) Sur ou sous-production ? Deux logiques qui se superposent
Surproduction face à une demande qui s’effondre (consommation, export…), ou sous-production liée aux aléas climatiques : lequel de ces deux phénomènes l’emporte ? En réalité, ces deux constats ne sont pas contradictoires : ils opèrent simplement à des échelles de temps différentes.
La demande, elle, baisse de manière structurelle et durable, année après année, ce qui peut donner l’illusion d’une surproduction. L’offre, en revanche, ne suit pas la même courbe : les rendements varient de façon irrégulière selon les aléas climatiques. Une année de gel ou de sécheresse peut ainsi réduire la récolte et laisser croire à une sous-production.
Il ne s’agit donc pas d’une véritable « surproduction » ni d’une véritable « sous-production » au sens strict, mais plutôt d’un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande : c’est la consommation qui s’effondre plus vite que la production ne parvient à s’ajuster.
Ce déséquilibre entre offre et demande n’est cependant que la partie visible de la crise : il s’inscrit dans une dynamique plus large, où les différents facteurs identifiés plus haut cessent d’agir isolément pour se renforcer mutuellement.
C) Une crise systémique plus qu’une addition de facteurs isolés
Ces facteurs ne s’additionnent pas simplement : ils s’auto-renforcent. D’un côté, les coûts de production explosent sous l’effet de l’inflation et des aléas climatiques ; de l’autre, les prix de vente s’effondrent, faute de débouchés suffisants. Cette spirale se lit très concrètement dans les comptes des exploitations : selon la Commission des Comptes de l’Agriculture, la rentabilité du vignoble (RCAI/ETP non salarié) s’est effondrée de 213 % à Bordeaux, 67 % dans le Sud-Est, 62 % en Languedoc-Roussillon et 58 % à Cognac, avec désormais 13 % des exploitations viticoles en excédent brut d’exploitation négatif.
Coûts qui montent, prix de vente qui s’effondrent, trésoreries qui s’assèchent, banques qui se montrent réticentes à prêter : chacun de ces éléments aggrave le suivant, rendant la spirale bien plus difficile à enrayer qu’un simple problème de demande ou de climat pris isolément. La crise n’est donc pas la somme de facteurs isolés, mais un véritable effet systémique.
Une crise systémique appelle des réponses tout aussi variées : c’est justement l’ensemble de ces stratégies, de la vigne au verre, que nous allons maintenant explorer.
II) De la vigne au verre : comment les domaines se réinventent
Face à cette accumulation de difficultés, les domaines viticoles ne sont pas restés spectateurs : entre adaptation des pratiques, diversification, ajustement des volumes ou recherche de nouveaux relais de valeur, chaque acteur de la filière tente, à son échelle, d’inventer les réponses qui lui permettront de traverser la crise.
A) Repenser les pratiques viticoles
Pour s’adapter aux changements climatiques, les producteurs doivent avancer les dates de vendanges, parfois même en récoltant de nuit pour préserver la fraîcheur des raisins, choisir des cépages plus résistants à la sécheresse et à la chaleur, en misant sur des clones plus tardifs ou des cépages anciens délaissés depuis des décennies, et revoir leurs méthodes de vinification, notamment pour réduire le taux de sucre et limiter le degré d’alcool final. Mais ces ajustements ne sont pas sans conséquence sur la quantité et la qualité des vins : changer de cépage peut par exemple remettre en question l’identité même d’une appellation.
B) La diversification, une solution d’avenir ?
Face aux difficultés climatiques, certains vignerons choisissent de se réinventer plutôt que de subir, en diversifiant leurs cultures. En Corse, une famille de vignerons s’est ainsi mise à cultiver la canne à sucre à Aléria : un marché de niche encore expérimental, mais qui pourrait ouvrir la voie à une agriculture plus résiliente. Géraldine.D plaide pour cette remise en question structurelle des domaines viticoles, en misant réellement sur la diversification des cultures : vivre uniquement de la vigne devient intenable, rappelle-t-elle, alors qu’autrefois, avant même la figure du vigneron, il n’y avait que des paysans. Pour elle, cette diversification ne se joue pas au niveau des cépages, mais bien à l’échelle de l’exploitation elle-même : replanter des arbres dans les vignes, développer un autre atelier de production, voire s’installer en ferme collective, en réunissant plusieurs activités complémentaires (arboriculture, vin, bière, élevage) sur un même lieu. Elle défend l’intérêt de s’associer : les compétences se complètent, et l’année où la vigne ne produit pas, une autre activité peut prendre le relais.
La diversification répond également à d’autres enjeux, comme l’évolution des attentes des consommateurs vis-à-vis de l’alcool. Le phénomène prend de l’ampleur : en 2025, 34 % des Français déclarent avoir consommé du vin désalcoolisé, contre 25 % l’année précédente, porté notamment par une Génération Z qui boit globalement moins d’alcool et privilégie des produits perçus comme plus sains. Certaines maisons développent ainsi des produits sans alcool, à l’image d’Oé et sa gamme d’essences.
Distiller une partie des stocks permet de soulager temporairement la pression sur les volumes, sans pour autant résoudre le problème de fond. La distillation est un procédé qui consiste à chauffer un liquide fermenté (ici, du vin) pour en séparer l’alcool par évaporation, puis à recondenser les vapeurs afin d’obtenir un alcool concentré, comme de l’eau-de-vie ou de l’alcool industriel.
Face à l’ampleur de la crise, l’État a massivement recours à cet outil pour vider les chais : dès 2023, jusqu’à 200 millions d’euros de fonds publics et européens ont été mobilisés pour financer la « distillation de crise », permettant de retirer plus de 4,4 millions d’hectolitres de vin du marché. Une nouvelle campagne a encore été déclenchée début 2026, mais avec une enveloppe bien plus réduite, de seulement 40 millions d’euros, signe que les pouvoirs publics privilégient désormais des mesures plus structurelles, comme l’arrachage, plutôt que ce simple traitement des symptômes.
D) L’arrachage, une mesure radicale
L’arrachage reste l’option la plus radicale. La France arrache de plus en plus de vignes pour ajuster son outil de production à une demande en berne. L’État a débloqué 130 millions d’euros pour financer un plan d’arrachage définitif portant sur environ 28 000 hectares, soit 4 % du vignoble national, principalement à Bordeaux, en Languedoc et en Côtes-du-Rhône. Certains domaines préfèrent ainsi réduire leur surface plantée plutôt que de continuer à produire un vin invendable, au risque de voir les prix s’effondrer davantage. À long terme, le vignoble français, qui compte aujourd’hui 750 000 hectares, pourrait perdre jusqu’à 150 000 hectares d’ici dix ans.
Plus de domaines cherchent à vendre en direct (au caveau, en ligne,…) pour capter la marge normalement absorbée par les négociants et la grande distribution, qui capte encore environ 85 % du volume des achats de vin en France.
L’un des canaux privilégiés pour vendre en direct est l’œnotourisme (visites, dégustations, séjours, ateliers), une diversification qui devient pour beaucoup un véritable levier pour valoriser et diversifier son activité viticole. Ce secteur pèse déjà lourd à l’échelle nationale : la France accueille chaque année environ 12 millions d’œnotouristes, venus découvrir vins et vignobles. Les visites ou les séjours encouragent fortement les consommateurs à acheter du vin directement au domaine. L’accueil des visiteurs représente près de 30 % du chiffre d’affaires des professionnels du secteur qui reçoivent des œnotouristes, faisant de cette activité un véritable levier de résilience et de diversification pour de nombreuses petites structures viticoles. Pour Géraldine Dubois, l’œnotourisme peut effectivement constituer un levier, à condition de simplifier le message. Elle se montre plus réservée sur l’œnotourisme haut de gamme, centré sur la visite du château et le récit familial sur plusieurs générations, qu’elle juge peu efficace pour rapprocher les consommateurs du produit. Selon elle, l’enjeu est avant tout de réexpliquer et d’être transparent sur ce qu’est réellement le vin.
Conclusion
Les domaines viticoles français n’ont pas une seule réponse à cette crise, mais plusieurs leviers qu’ils combinent selon leur territoire et leurs moyens. Une chose est sûre : la filière doit se réinventer pour continuer à exister demain.
C’est cette conviction que partage Géraldine Dubois, qui se garde pour autant de tout pronostic sur l’avenir du secteur, tant le dérèglement climatique rend l’exercice périlleux. Elle veut néanmoins croire que la diversification des activités et la simplification du discours envers les consommateurs constituent deux leviers concrets pour sortir la filière de l’ornière.
💡L’avis de FoodBiome
FoodBiome défend une résilience alimentaire dans tous les domaines, y compris le vin. La crise que traverse la viticulture illustre une crise plus large du monde agricole, et on peut regretter que les réponses apportées restent surtout d’urgence (arrachage, distillation,…) plutôt que structurelles. Des pistes de fond existent (diversification,…), mais elles peinent encore à s’imposer face à l’ampleur des défis climatiques et de marché.
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