Entretien avec Gwenaëlle Raton, chercheuse et experte sur le transport des marchandises en circuit court

Gwenaëlle Raton est chercheuse à l’Université Gustave Eiffel (ancien IFSTTAR) et travaille au sein du laboratoire SPLOTT,  sur le transport de marchandises et la logistique. Elle a construit son projet de recherche autour des nouvelles pratiques de distribution en circuit court et des problématiques qui y sont associées.

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Bonjour Gwenaëlle, pouvez vous nous parler un peu de vos travaux de recherche et de ce qu’ils révèlent sur la logistique des circuits de proximité ?

Je réalise des enquêtes depuis 2014 auprès d’agriculteurs, en individuels ou en collectifs, sur plusieurs territoires français, pour comprendre les problématiques logistiques liées à la commercialisation des produits alimentaires en circuit court et évaluer la durabilité des pratiques logistiques et de transport (coûts temps passé et coûts environnementaux).

Aujourd’hui, il y a une marge d’amélioration des pratiques de distribution de marchandises en circuit court, qui sont la plupart du temps opérées par les agriculteurs eux-mêmes, qui livrent leur clients un par un avec leur propre véhicule. Un bon nombre d’entre eux n’évaluent pas le temps passé à ces livraisons et une partie se “déplacent à perte” : c’est à dire que, parfois, la valeur des marchandises transportées est inférieure au coût du transport. C’est ce que nous avons mis en évidence lors du projet ALLOCIRCO mené dans le Nord – Pas de Calais entre 2013 et 2015. Nous identifions plusieurs leviers d’actions pour essayer d’y remédier : organiser des tournées auprès de plusieurs clients, mutualiser le transport avec des producteurs partenaires, ou le déléguer à un prestataire peuvent constituer une partie de la réponse. 

Suite à cette étude, nous avons travaillé avec 180 agriculteurs en Normandie et en Île de France (projet OLICO-Seine) sur le chiffrage un peu plus précis du poids de la logistique pour les exploitations agricoles qui commercialisent en circuit court. Il révèle que les agriculteurs passent en moyenne 8 heures / semaine sur la route et qu’il y a une grande variabilité des coûts de transport. La moitié des trajets ont un coût de logistique et de transport compris entre 90 € et 300 € et sur un panel de 23 producteurs qui nous ont communiqué leur chiffre d’affaires : 2 producteurs sur 3 ont des coûts de livraison supérieurs à 50% du chiffre d’affaires. Ce sont des coûts qui sont non négligeables, et pourtant sous estimés par les producteurs : 50% d’entre eux ne les calculent pas et ne les intègrent donc pas au prix de vente.

Il y a un réel besoin de les sensibiliser à ces sujets, alors nous avons développé avec le CEREMA en 2018 en partenariat avec la Chambre d’Agriculture de Normandie, l’outil Logicout. Il leur permet de rentrer leurs paramètres de livraison (type de véhicule, point de départ et itinéraire envisagé…) et d’évaluer les coûts économiques et environnementaux liés à leurs déplacements, afin d’en prendre conscience et d’instaurer des changements de pratiques sur certains paramètres ciblés. Il s’agit d’un outil de diagnostic individuel utilisable par les agriculteurs ou les conseillers agricoles. Il peut permettre de simuler l’intérêt de réaliser du co-voiturage de produits (avant / après) et peut être utilisé pour répartir les coûts entre agriculteurs. Nous sommes en train de réfléchir à la mise en place d’un outil permettant de réaliser des diagnostics à l’échelle d’un territoire entier. 

Collaborer est difficile, pourtant c’est une des clés pour répondre aux enjeux de la logistique. C’est ce que nous essayons de démontrer au travers du projet COLCICCA dans les Hauts-de-France qui s’intéresse aux coopérations logistiques. 

Parmi les modèles existants et émergents, lesquels ont le plus de potentiel selon vous ?

Aujourd’hui, il existe une très grande diversité de solutions logistiques (→ voir notre récent article sur les modèles logistiques), notamment développée par des start-up, en particulier sur l’optimisation du dernier kilomètre, beaucoup moins sur le premier kilomètre. Il y a un paysage assez concurrentiel et j’ai le sentiment que certains acteurs émergents proposent des solutions parfois similaires.

Un modèle auquel je crois beaucoup est celui des entreprises qui agrègent les produits locaux au sein de hub de consolidation. Elles permettent de décharger les producteurs de tout ou partie du transport de leur marchandise, en organisant des tournées de ramasse, en agrégeant l’offre dans des points de consolidation, puis en s’assurant de la distribution. Cela permet aux agriculteurs de diversifier leurs débouchés sans avoir à s’interfacer avec des dizaines de sites et d’acteurs différents. Il est essentiel de remettre en lumière le métier de logisticien et le rôle clé qu’ont ces intermédiaires non commerciaux, à l’interface entre le monde agricole et les metteurs en marché : ce sont aussi des acteurs qui recréent les liens entre les producteurs et les consommateurs.

Comme exemple inspirant, je peux vous citer Kelbongoo, qui assure la collecte des produits en Picardie, les conditionne et prépare les commandes au sein de leur entrepôt au Blanc-Mesnil. Ils les distribuent ensuite chaque semaine dans différents points relais à Paris. Il y a aussi la Coop bio Île de France, qui en plus de massifier l’offre des agriculteurs membres, disposent d’une légumerie pour valoriser les produits via de la transformation et assurer la distribution auprès de la restauration collective.

Y a t il aujourd’hui des priorités d’innovation sur la logistique des circuits courts ?

J’ai toujours un peu de mal à utiliser le terme d’innovation pour parler des circuits courts, car ce sont des modèles finalement très historiques, qui ont été pratiqués pendant des siècles avant l’industrialisation de notre système alimentaire. Les nouveaux modèles de circuits courts sont la reprise d’anciens fonctionnements que l’on modernise et adapte à nos nouveaux besoins, notamment via la digitalisation. 

Je pense que les nombreuses start-up qui émergent ont un rôle important à jouer dans le devenir des circuits courts, et que les plateformes numériques et les services qu’elles proposent permettent de faciliter le lien entre producteurs et distributeurs. 

Cependant, c’est un marché déjà très saturé, et j’ai le sentiment que beaucoup d’entrepreneurs essaient de réinventer le modèle, en se lançant dans ces activités sans forcément bien connaître les contraintes qui y sont associées : le transport de denrées alimentaires est soumis à une réglementation très stricte, et la gestion et l’optimisation des véhicules n’est pas toujours évidente. Je pense qu’il est nécessaire de s’appuyer sur des initiatives déjà existantes sur les territoires et favoriser des services logistiques qui viennent les soutenir, sans ambitionner de maîtriser toute la chaîne d’approvisionnement.  Un levier est de penser des maillages qui incluent les acteurs historiques, qui ont l’habitude de ces contraintes et disposent  d’équipements à optimiser et de bonnes capacités d’adaptation.

C’est par exemple ce que l’on a observé avec le modèle de La Charrette, qui a proposé dans un premier temps  une solution de covoiturage de produits, et qui s’oriente désormais sur la mise en lien d’intermédiaires des circuits courts avec des professionnels du transport . 

Autrement, en termes d’innovation, je pense qu’il y a beaucoup de choses à inventer autour de la logistique inverse, c’est-à-dire tout ce qui concerne le réemploi et la logique d’économie circulaire (développement de la consigne, revalorisation des biodéchets et co-produits…). Que ce soit dans le domaine de l’alimentaire ou dans d’autres secteurs, il faudra trouver des solutions pour articuler ces nouveaux flux et les coupler aux maillages existants : comment optimiser le chargement des véhicules, où positionner les stations de lavage des contenants et les sites de compostage pour les biodéchets, comment organiser la collecte et la redistribution des produits et co-produits…

Le mot de la fin ?

Dans les années à venir, nous allons continuer de traverser des crises sanitaires, climatiques et géopolitiques qui continuerons de nous interroger sur les questions d’alimentation. La récente pandémie a démontré la volonté des consommateurs de se tourner vers un modèle différent et la capacité des producteurs à s’organiser très rapidement et à coopérer en faveur de ce changement. 

Si l’on doit retenir 3 facteurs clés pour aller vers une logistique de proximité performante et espérer tendre vers l’efficience des circuits alimentaires locaux, je dirais qu’il faut :

  • Tout d’abord former et sensibiliser les producteurs pour qu’ils prennent conscience des coûts cachés associés à la logistique et au transport de produits locaux
  • Favoriser la coopération à l’échelle d’un territoire : mutualiser les infrastructures et les flux et appréhender la logistique comme un commun pour mettre en place un approvisionnement plus égalitaire
  • S’appuyer sur les transporteurs historiques qui ont déjà des compétences sur ces questions là et une capacité à approvisionner des grands acteurs (restauration collective, restauration commerciale et GMS) pour toucher un bassin de consommation conséquent et sécuriser les volumes et fréquences d’achat côté producteurs