4 parti-pris de rupture pour imaginer l’industrie agro-alimentaire du futur

70 ans de concentration de l’amont à l’aval

Notre modèle alimentaire actuel est le résultat d’un mouvement continu de massification et de mondialisation depuis la seconde guerre mondiale.

L’intensification des pratiques agricoles permise par la révolution pétro-chimique, le remembrement des parcelles et la fusion des coopératives s’est conjuguée avec le développement de la R&D agro-industrielle, du marketing mass-media et de l’essor de la grande distribution pour des produits alimentaires toujours plus ultra-transformés, standardisés, accessibles à bas prix à toutes saisons. 

Cette concentration se traduit aujourd’hui de façon spectaculaire en quelques chiffres à tous les niveaux de la filière : 2% des entreprises agro-alimentaires représentent 85% du CA du secteur (1), 4 entreprises contrôlent près de 90% du commerce céréalier mondial et les 4 plus grands semenciers représentent 58% du CA du secteur (2).

IAA

Notre industrie agroalimentaire massifiée fait face à une quadruple impasse

1. Une faible résilience face aux crises géopolitiques, sociales, climatiques ou sanitaires qui se multiplierons hélas dans un monde devenu extrêmement instable; les grandes métropoles ayant moins de 3 jours de stocks alimentaires, il est vraisemblable d’imaginer que nous connaîtrons des ruptures d’approvisionnement dans les prochaines décennies comme l’évoque sans relâche Stéphane Linou aux pouvoirs publics (voir ici notre interview de Stéphane Linou).

Autonomie alimentaire des régions françaises 
(Note de position UTOPIES de mars 2022 - Nourrir les territoires en temps d’incertitude)
Autonomie alimentaire des régions françaises (Note de position UTOPIES de mars 2022 - Nourrir les territoires en temps d’incertitude)

2. Une dépendance aux monocultures intensives qui épuisent les écosystèmes vivants au travers de l’appauvrissement et l’érosion des sols, la pollution et la surexploitation de l’eau, et la production d’une masse d’emballage jetables considérable. On assiste à une extinction massive de la biodiversité, en particulier à la base des chaînes trophiques (plantes, champignons, insectes). Une étude de l’Institut Français de l’Environnement (IFEN) de 2004 démontre que près de 97% des eaux de surface et 25% des nappes phréatiques sont contaminées par des intrants chimiques agricoles. Entre 1970 et 2014, les effectifs de vertébrés (poissons, amphibiens, reptiles,mammifères, oiseaux) ont diminué de 60% (3)

3. Un impact indéniable sur la santé induit par des aliments ultra-transformés multipliant les intolérances et fragilisant sur le long terme notre microbiote, donc notre système immunitaire. Le nutritioniste Anthony Fardet rappelle que plus de 60 études épidémiologiques dans le monde associent la consommation d’aliments ultra-transformés à des risques accrus de mortalité précoce, de surpoids/obésité, de diabète de type 2, stéatose, hépatique, hypertension, maladies cardiovasculaires, certains cancers, dépression, voire de l’altération de l’ADN. Ces produits représentent environ 70% des aliments emballés en supermarché.

4. Une incapacité à rémunérer dignement nos agriculteurs (un tiers des agriculteurs gagne moins de 350€ par mois) (5) induisant une détresse (31% de suicides en plus que dans le reste de la société) (6) et une perte d’attractivité préoccupante de ces métiers. 48% des exploitants agricoles partiront à la retraite dans les 10 ans (7) alors même que nous basculons dans une société post-pétrole qui substitue le carbone fossile par le carbone organique issu de la biomasse pour fabriquer des matériaux, des actifs naturels, de l’énergie, de l’alimentation, tout ceci en maximisant la régulation climatique et en optimisant nos ressources en eau… Combien de temps pourrons-nous accepter que les agriculteurs qui sont au cœur de tous ces enjeux fondamentaux de notre société ne captent que 1,6% de notre richesse nationale ?

Une transformation s’engage…

Les acteurs de l’agro-alimentaire prennent peu à peu conscience de ces défis et pour la plupart ont engagé des plans d’action pour adapter leur modèle : stratégie de sourcing durable et relocalisé, réduction des additifs dans les produits, adoption d’emballages recyclables…

Mais que faut-il attendre de ces progrès incrémentaux ?

Ces progrès auront un coût qu’il faudra peu à peu réintégrer dans les prix; l’inflation de 21% observée ces 2 dernières années n’est qu’une première étape d’un rééquilibrage vers le juste coût de notre alimentation. Cette inflation pourrait encore s’intensifier si les coûts indirects de notre alimentation sur notre santé, nos écosystèmes, la gestion des emballages étaient peu à peu intégrés par le législateur.

Ces progrès seront délicats à communiquer car tout travail sérieux et profond est complexe et suppose du temps ; la tentation du “greenwashing” est grande renforçant la défiance envers les marques et la croissance exponentielle du nombre de labels ajoute à cette désorientation.

Ces progrès resteront lents et superficiels sans remise en question du modèle de masse : de grandes usines ultra-spécialisées, de grandes marques souvent internationales, une organisation centralisée sont des freins structurels à une transformation rapide et radicale.

Ces trajectoires de progrès sont bien sûr souhaitables mais ne seront pas suffisantes à dessiner un modèle alimentaire vertueux dans un délai court.

Si nous pouvions repartir d’une page blanche, sur quels parti-pris pourrions-nous fonder notre chaîne agro-alimentaire pour qu’elle embrasse tous les enjeux ?

Parti-pris 1 : de la baleine au banc de poissons

Nous sommes collectivement enfermés dans l’idée que la performance est liée à la taille critique. Les décennies de fusions acquisitions que nous avons connues, stimulées par la financiarisation de l’économie et osons le dire, l’agenda personnel des dirigeants a bien souvent construit de grandes organisations ayant dépassé leur point optimum de performance (on parle de déséconomie d’échelle).

On peut estimer que 15 à 30% de la structure de coûts des grands groupes de l’industrie agroalimentaire n’est pas réellement orientée vers la production de valeur pour le consommateur (c’est à dire le produit) mais vers le management de la complexité (coordination et communication interne, chaîne de contrôle, gestion des conflits internes, structure et administration…) et le faire savoir (marketing et communication). Pour approfondir cette question je recommande la lecture toujours actuelle de “la stratégie de l’offre” de Henri Bodinat qui décrit une stratégie centrée sur le produit et non sur la communication.

A ceci s’ajoute que la taille des organisations limite l’agilité face aux aléas, l’engagement des équipes (risque avéré de dévitalisation des meilleurs talents), la capacité d’innovation et la proximité avec ses clients et fournisseurs, autant d’éléments absolument déterminants dans une période de profonde refondation.

Imaginons donc une organisation agro-alimentaire décentralisée multi-locale composée d’un réseau d’ateliers autonomes soutenus par des plateformes d’appui qui mutualisent les compétences, les outils, les moyens financiers et font rayonner les meilleures pratiques. A l’instar des modèles coopératifs dans la distribution, concevons “des Système U de l’agro-alimentaire” en quelque sorte.

Schéma de démassification de l’agroalimentaire (source : FoodBiome)
Schéma de démassification de l’agroalimentaire (source : FoodBiome)

L’efficacité et l’agilité de cette organisation en réseau suppose deux points de vigilance :

– être garant que les ateliers locaux conservent leur liberté entrepreneuriale et ne soient pas asservis à la holding animatrice (pour approfondir ce sujet, je recommande la lecture de l’essai de Vineet Nayar, “les employés d’abord, les clients ensuite” qui décrit les bénéfices d’une organisation en pyramide inversée);

– animer un esprit de simplicité tant sur le niveau de transformation des aliments, sur les procédures, que sur une démarche de “low marketing”.

Parti-pris 2 : du flux tiré au flux poussé

Tendre vers une agriculture qui régénère ses capacités à produire, optimise la fertilité des systèmes sans intrants, régule ses besoins en eau, stocke du carbone dans un contexte de changement climatique rapide est un véritable challenge qui guidera tout notre système alimentaire dans le futur. Cette révolution agronomique considérable aura une constante : remettre de la biodiversité dans les agrosystèmes (microbiologie des sols, génétique animale et végétale, développement des rotations et les cultures associées, optimisation de la polyculture élevage et agroforesterie). 

Ce phénomène sera accentué par la nécessaire évolution des assolements dans un contexte de changement climatique rapide. Sur tous les bassins de production, le monde agricole se mobilise pour tester de nouvelles cultures émergentes adaptées au contexte pédo-climatique en évolution. 

A ceci s’ajoute que si nous voulons nous attaquer sérieusement au gaspillage alimentaire qui pour plus de 50% se situe en amont des filières, il nous faudra apprendre à valoriser en proximité toute la biomasse et les coproduits de nos premières transformations.

C’est toute la logique des filières qui va s’inverser peu à peu et passer d’une logique de flux tiré à une logique de flux poussé. En clair, nous produisions jusqu’à présent ce que nous souhaitions consommer; demain, nous devrons apprendre à consommer ce qu’il est pertinent de produire pour maximiser l’efficacité des agrosystèmes.

Dans cette logique, les ateliers de proximité développeront une nouvelle ingénierie culinaire fondée sur les ressources disponibles à chaque saison et sur chaque territoire, une sorte de “cuisine de marché” à grande échelle.

Parti-pris 3 : de l’offre standardisée de consensus à l’offre diversifiée

L’agroécologie est l’agriculture souhaitable pour demain car elle permet de travailler de façon systémique sur les leviers de durabilité des fermes (auto-fertilité, indépendance en intrants, régénération des écosystèmes…). Mais, elle n’exprimera son plein potentiel que dans une offre de produits qui saura magnifier ses spécificités (origine, terroir, variété, etc.), à l’opposé de l’anonymisation des produits agricoles imposée par la standardisation de l’offre alimentaire.

Les usines agro-alimentaires industrielles ne sont pas conçues pour transformer une matière première agricole non calibrée, diversifiée, non standardisée. Cette évolution des production imposera donc de pouvoir valoriser de petits lots de produits avec des outils de transformation polyvalents et maillés sur les territoires.

Exemple produits issus de la SCIC Graine Équitable, ayant développé un outil de triage et décorticage pour traiter des petits lots de graines et légumineuses locales
Exemple produits issus de la SCIC Graine Équitable, ayant développé un outil de triage et décorticage pour traiter des petits lots de graines et légumineuses locales

Dès lors, nous inverserons la logique de création de valeur : c’est la diversité des produits qui feront leur valeur et non le standard défendu par les marques. Comme je l’évoquais dans un précédent édito, il est inspirant qu’une bouteille de vin soit l’un des produits agricoles le moins massifié et standardisé et pour autant le mieux valorisé. La bouteille de vin exprime en effet une combinatoire exponentielle de diversité (variété, terroir, savoir-faire, millésime…).

Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question extrêmement inspirante de la diversité dans l’alimentation, je recommande également la lecture de l’étude IPES Food : “De l’uniformité à la diversité”.

Parti-pris 4 : un réancrage dans les territoires

En massifiant les chaînes alimentaires, nous avons profondément déconnecté notre alimentation de son lien aux territoires, aux saisons, aux traditions culinaires. Moins de 5% de la production d’un bassin agricole est fléché vers son bassin de consommation proche. Tout part et potentiellement revient, mélangé, transformé, anonymisé.

Imaginons des ateliers de proximité qui soient le pivot d’une relation intime et incarnée entre les agriculteurs qui l’alimentent en direct et les metteurs en marché (chefs de restauration commerciale et collective, détaillants, métiers de bouche…). 

Plus puissante que l’ingénierie contractuelle/législative censée défendre la rémunération des agriculteurs, parions sur la qualité des relations de proximité. Des hommes et des femmes qui se tapent dans la main et ne se cachent pas derrière une organisation, savent qu’ils seront toujours là l’an prochain et doivent envisager leur relation dans la durée.

Ce rôle de pivot s’exprime également dans un dialogue permanent pour adapter les assolements agricoles d’un côté et les menus de l’autre et s’assurer que l’on valorise toute la production dans sa diversité et quels que soient les aléas de qualité, de calibre, de volume.

Exemple de solutions de contenants réutilisables pour les professionnels de l’alimentaire, mis en place par la société Pandobac
Exemple de solutions de contenants réutilisables pour les professionnels de l’alimentaire, mis en place par la société Pandobac

Enfin ces ateliers de proximité permettent d’envisager une véritable circularité des emballages, des co-produits, des biodéchets dans une supply-chain de proximité. Les différents ateliers reliés en écosystèmes collaboratifs forment ainsi des hubs de territoires, idéalement fédérés dans des pôles de transformation alimentaires péri-urbains.

Utopie ou réalité ?

Concevoir des chaînes agro-alimentaires multi-locales, diversifiées et ancrées dans les territoires peut sembler utopique. Pour autant, reconnaissons que cette vision embrasse tous les défis environnementaux, nutritionnels et sociaux et ouvre une nouvelle voie, utile le moment venu, pour hybrider le modèle massifié et accélérer sa transformation. Lorsqu’il sera possible de démontrer aux forces de la finance l’intérêt de favoriser des “spin-off” plutôt que des “build-ups” (en bon français la déconsolidation plutôt que la consolidation), ne doutons pas qu’un puissant mouvement de démassification et de réancrage puisse prospérer.

Le défi est donc de prototyper puis accompagner la montée en puissance de réseaux d’ateliers alimentaires de proximité qui prouveraient leur performance et leur résilience.

C’est à ce formidable challenge que l’équipe FoodBiome a décidé de se consacrer au travers l’incubation d’un projet que nous dévoilerons dans quelques jours…

Notre ambition : ouvrir la voie aux chaînes alimentaires du futur !

  1. Agreste, 2019
  2. IPES-Food. 2017. Too big to feed: Exploring the impacts of mega-mergers, concentration, concentration of power in the agri-food sector.
  3. WWF, Planet report 2018
  4. Hyper-industrialisation de l’alimentation : quels impacts pour la santé globale ?, A.Fardet, Nature et Progrès, 2021; Gut Microbiota: An Important Link between Western Diet and Chronic Diseases – National Library of Medicine, 2019
  5. MSA, 2016
  6. MSA, 2022
  7. INSEE, 2020