L’agriculture urbaine : recréer du lien entre les citadins et le vivant

Les récentes crises sanitaires et géopolitiques ont à nouveau démontré la vulnérabilité des systèmes d’approvisionnement de nos villes, pour qui les questions de sécurité alimentaire sont des sujets prégnants. Selon la note de position d’Utopie de 2017, le degré d’autonomie alimentaire des 100 premières aires urbaines françaises est de seulement 2% en moyenne. Toutefois, même s’il peut paraître séduisant de réintroduire de la production agricole en plein cœur des villes, là où elle est consommée, il est vain de penser que cela suffira à nourrir les 70 % de la population mondiale qui y vivront d’ici 2050 (source : ONU). L’époque où Paris était alimentée par des ceintures maraîchères est malheureusement révolue, et les organisations urbaines actuelles ne sont plus du tout adaptées au développement agricole : les espaces sont contraints et peu adaptés à la production de denrées alimentaires.

Ainsi, bien que l’agriculture urbaine ne soit aucunement compétitive vis-à-vis de l’agriculture traditionnelle, son intégration au sein des villes demeure tout de même extrêmement utile et pertinent pour reconnecter les citadins à l’agriculture, deux mondes que l’urbanisation a par ailleurs complètement clivés. Partout les projets d’agriculture urbaine fleurissent, encouragés par les collectivités au sein de leurs politiques urbaines ou dans le cadre d’AAP (exemple : le dispositif Pariculteurs mis en place par la Ville de Paris)..

Loin d’être un effet de mode, nous vous proposons un décryptage de ces modèles d’agriculture urbaine, de leurs bienfaits sur nos villes et nos citadins, et des défis qu’il reste encore à relever pour que leur intégration soit viable et durable.

Qu’entend-on concrètement par agriculture urbaine ? 

Selon la définition de la FAO, l’agriculture urbaine et périurbaine (AUP) consiste à cultiver des plantes et à élever des animaux à l’intérieur et aux alentours des villes.

On distingue généralement deux grands formats

  • Les projets à vocation productive et nourricière : dimensionnés et outillés de sorte à fournir des rendements importants.
Fermes Lufa à Montréal
Fermes Lufa à Montréal (source : Page Facebook des Fermes Lufa)

A titre d’exemple, Les fermes Lufa à Montréal ont développé 15 000 m2 de serres en toiture pour de la production de légumes, et à Bruxelles la ferme aquaponique BIGH produit chaque année 20 000 kg de truites saumonées et 12 000 kg de fruits et légumes.

Ce sont des modèles dans lesquels on retrouve souvent des technologies de pointe, surtout pour les projets Indoor comme c’est le cas d’AeroFarms aux Etat Unis, qui développe de l’agriculture verticale sur 6 500 m2 : irrigation par pulvérisation, enrichissement de l’eau en nutriments, éclairage et température contrôlés etc.

Se pose dès lors la question de la qualité nutritionnelle et l’impact environnemental de ces cultures hors sols, parfois très énergivores et souvent moins accessibles en termes de prix.

Ferme verticale AeroFarms
Exemple d’une ferme verticale AeroFarms (source : page facebook AeroFarms)
  • Les projets à vocation récréative et pédagogique : développés sur de bien plus petites surfaces, et mêlant petite production et accueil du public pour de la sensibilisation.
Ferme Peas and Love
Exemple d’une ferme Peas and Love (source : site internet Peas and Love)

C’est par exemple le modèle hybride développé par Peas and Love qui propose de la location de parcelles et de l’accompagnement aux particuliers qui souhaitent cultiver des fruits, légumes et plantes aromatiques dans leur quartier. Les fermes sont ouvertes aux visites, et des ateliers de jardinage, cuisine et herboristerie sont régulièrement organisés.

Dans les deux cas de figure, l’agriculture urbaine s’intègre en ville sous différentes formes en optimisants et réhabilitant certains espaces délaissés

Peu importe le format déployé, l’agriculture urbaine constitue un vecteur de reconnexion au vivant et présente de nombreux bénéfices pour les villes et leurs habitants.

Premièrement, quand les volumes produits le permettent, l’agriculture urbaine favorise bien entendu les circuits courts et l’approvisionnement alimentaire local. Les projets comme celui d’Agripolis (14 000 m2 sur le toit du Parc des Expositions de Versailles) produisent assez pour adresser des canaux de commercialisations BtoB (magasins de producteurs et restaurants) et BtoC (location de carrés potagers à destination des riverains).

Chaque projet présente également le mérite de remettre des espaces de nature en ville, et de contribuer à son échelle au développement de la biodiversité et à la lutte contre le dérèglement climatique (diminution des îlots de chaleur grâce aux arbres et arbustes, amélioration de la qualité de l’air, captation du carbone par les plantes etc…).

L’agriculture urbaine est aussi et avant tout un vecteur de reconnexion au vivant pour le grand public, qui peut souvent prendre part à la production de manière collective (carrés maraîchers, ateliers d’initiation au jardinage…) et bénéficier de programmations culturelles et évènementielles sur site, en lien avec les enjeux agricoles et alimentaires. Elle représente parfois des occasions de réintégrer les animaux au cœur des villes, bien que leur inclusion ne soit pas forcément toujours évidente dans un contexte urbain. La Ferme du Bonheur est à ce titre tout à fait inspirante, et pratique de l’éco-pâturage avec des moutons, poules, lapins et chèvres élevés à Nanterre. D’autres modèles incluent par exemple l’installation de ruches (Paris en comptait près de 700 en 2015 selon Les Echos), et on voit également fleurir de nombreuses fermes aquaponiques, mêlant production piscicole et maraîchage (voir notre article sur Nutreets).

Ces projets sont aussi un moyen de rendre visible les métiers de l’agriculture, au travers des participations citoyennes aux plantations par exemple, et de tenter de faire naître des vocations pour relever le défi majeur de renouvellement des générations (selon le CIVAM, 45% des agriculteurs vont cesser leur activité d’ici 2026). 

Enfin, l’agriculture urbaine nous paraît d’autant plus pertinente dès qu’elle permet de redonner vie à des lieux délaissés, comme c’est parfois le cas sur des toitures de centres commerciaux, ou dans des espaces souterrains et indoor délaissés, propices au développement de cultures spécifiques comme les endives ou les micro-pousses. A titre d’exemple, l’entreprise Champiloop vient de réhabiliter un ancien parking de 1 000 m2 à Saint-Martin-d’Hères (en périphérie de Grenoble) pour y développer de la production de champignons (voir notre article sur Champiloop).

De nombreux défis qui restent à relever pour équilibrer des modèles économiques encore fragiles

Si ces modèles paraissent très vertueux sous bien des aspects, les récentes faillites subies par bon nombre d’opérateurs nous alertent sur leur réalité économique encore fébrile.

Les projets d’agriculture urbaines nécessitent plusieurs millions d’euros d’investissements de départ (aménagement des espaces en milieu contraint, matériel et équipement agricole, main d’œuvre conséquente car peu de mécanisation possible…) et leurs revenus sont souvent limités, la production de fruits et légumes faisant face à un marché concurrentiel très fort.

Une diversification du modèle dès le démarrage et un fort soutien des acteurs du territoire nous paraissent donc indispensables pour tendre à la viabilité de ces types de productions.

  1. Une priorité est à donner à la diversification des productions et des débouchés, en complétant le maraîchage par des cultures à haute valeur ajoutée (champignons, aromates, plantes aromatiques et médicinales, fleurs comestibles, spiruline etc…) et en commercialisant en BtoB (restaurants, magasins, chefs…) et BtoC (vente directe, paniers sur abonnements etc). La diversification des activités sur site est également nécessaire pour bénéficier d’autres sources de revenus : accueil du public pour des ateliers, partenariats avec des entreprises pour des séminaires, intégration de restauration ou de transformation… C’est par exemple le choix qu’à fait la Cité Maraîchère de Romainville, qui a implanté un café-cantine pour cuisiner une partie des légumes produits sur la ferme.
  1. Un soutien de l’Etat et des collectivités peut également être un moyen d’accompagner le développement de ces projets, grâce à un appui politique et financier. L’agriculture urbaine est par exemple partie intégrante de la Stratégie Alimentaire de la ville de Lyon avec son Plan Ville Comestible, et la ville de Nantes y dédie spécifiquement du foncier, en inscrivant ces projets dans le  PLU de sorte à leur garantir des espaces dédiés et adaptés. Ces projets  peuvent également devenir des lieux d’insertion professionnelle et de création d’emplois locaux subventionnés par l’Etat (exemple de la Cité Maraîchère de Romainville).
  1. D’autres acteurs du territoire, privés et institutionnels, peuvent également être mobilisés et s’impliquer pour faciliter l’implantation de ces projets. Par exemple, l’Agence de l’eau peut mettre à disposition des financements tiers pour encourager l’intégration dans ces projets de technologies innovantes sur la gestion de l’eau. Il nous paraît également nécessaire que les foncières et aménageurs  partenaires de ces projets soient convaincus de la pertinence de l’agriculture urbaine, et prennent le risque de repenser leurs modèles économiques traditionnels pour allouer leurs surfaces autrement : inclure de l’agriculture c’est renoncer à des gains locatifs obtenus via des activités de bureaux et de logements par exemple, mais contribuer à tout un tas de services écosystémiques utiles au territoire et aux habitants.

Pour conclure, l’agriculture urbaine n’a pas vocation à rendre nos villes autosuffisantes d’un point de vue alimentaire, mais a le mérite de redonner de l’espace à la nature en ville, et d’encourager la participation citoyenne en constituant un formidable support pédagogique pour l’éducation à l’environnement. Face aux enjeux actuels de changement climatique, elle interroge la façon que l’on a de penser la ville, non plus en rupture avec le vivant, mais en cohésion avec le rural et la naturalité qui l’entoure.

Si nous sommes convaincus de la pertinence de ces projets, il faut néanmoins les aborder avec un certain pragmatisme économique et réfléchir dès le début à des modèles diversifiés (productions, débouchés, activités…) et soutenus par tous les acteurs des territoires, qu’ils permettent de fédérer autour des changements de consommation (collectivités, agronomes, acteurs de la distribution et de la restauration, architectes, urbanistes, collectifs de citoyens…)

Une autre façon de recréer et de renforcer le lien entre la ville et la campagne est l’initiative Campacity, qui vise à jumeler des territoires ruraux et urbains (voir notre interview d’Alain Delangle)