Comment éduquer à l’alimentation à l’école ?

Entretien avec Camille Labro

Introduction : 

Le 16 février 2026, l’assemblée nationale a voté une proposition de loi d’expérimentation pour l’instauration d’un enseignement d’éducation à l’alimentation obligatoire à l’école. Elle doit encore être examinée et adoptée par le Sénat pour être promulguée. Concrètement, le texte vise à introduire une expérimentation d’une durée de trois ans au sein d’établissements volontaires. À l’école primaire, cela prend la forme de 3 séances par an, et mobilise des démarches pratiques : éducation sensorielle, ateliers culinaires, découverte de la saisonnalité, caractéristiques des produits, visite de producteurs locaux et mise en place d’actions pédagogiques.  L’éducation à l’alimentation sera également incluse dans le parcours éducatif santé au collège, et prendra la forme d’un module expérimental facultatif au lycée. L’objectif est de faire de l’éducation à l’alimentation et au goût un objet d’enseignement et d’apprentissage transversal, articulant santé, environnement et citoyenneté.

Ce vote fait suite à une mise à l’agenda progressive du sujet de l’éducation à l’alimentation, de plus en plus présent dans le débat public en raison des habitudes alimentaires et des problématiques de santé des enfants qui en découlent : en France, la surcharge pondérale touche 34% des enfants de 2 à 7 ans et 21% des jeunes de 8 à 17 ans (« Définition et causes du surpoids et de l’obésité de l’enfant et de l’adolescent(e) », Amelie). Au sein de l’Union européenne, 20% (« Une approche globale de l’alimentation à l’école « ,SchoolFood4Change) des enfants en âge d’aller à l’école sont en surpoids ou obèse, avec des taux en hausse dans de nombreux pays.  

Pour approfondir le sujet, nous avons rencontré Camille Labro, fondatrice de L’école comestible, association qui propose des programmes d’éducation à l’alimentation de la terre à l’assiette.

école comestible (c) Julie Vandal

Bonjour Camille ! Pouvez vous commencer par vous présenter et m’expliquer ce qui vous a amenée à fonder L’école comestible ?

La création de l’association en 2019 découle d’une convergence de facteurs. J’ai d’abord été très inspirée par l’Edible Schoolyard d’Alice Waters aux États-Unis, un modèle pionnier qui intègre un potager biologique et une cuisine éducative au cœur du programme scolaire. J’avais réalisé un film sur son travail et j’ai pu constater l’impact concret de cette démarche au sein des écoles. Par ailleurs, mes enfants étaient en primaire et je trouvais qu’il y avait un grand vide pédagogique autour du lien au vivant et des apprentissages pratiques. Enfin, en tant que journaliste, je me rendais compte malgré mes articles à quel point les gens étaient déconnectés de la terre et des produits bruts. J’ai eu envie d’agir sur le terrain et de dépasser le simple rôle d’observatrice.

J’ai donc lancé L’école comestible, qui a très vite fédéré des chefs, des agriculteurs, des chercheurs, des nutritionnistes et des gastronomes. Nous avons d’abord mené des expérimentations dans la classe de grande section de la maîtresse de mes enfants, avant de structurer nos contenus selon les niveaux. Nous avons réalisé que la cible idéale se situait du CE1 au CM2 : à cet âge, les enfants sont curieux et leur goût est très élastique. Ils peuvent refuser un légume et, après l’avoir manipulé pendant deux heures, l’adorer, ce qui devient plus difficile au collège.

Quels sont aujourd’hui vos principaux axes pédagogiques ?

Il y a deux piliers. D’abord, nous nous concentrons sur le légume. Sans être végétariens ni végans, nous constatons que c’est ce que les enfants aiment généralement le moins.

Ensuite, nous nous appuyons sur la pédagogie active (inspiration Montessori, école du dehors) : reconnecter au vivant et apprendre par le faire. C’est la clé de nos enseignements. Avec l’alimentation, qu’il s’agisse du potager ou de la cuisine, les mises en pratique concrètes permettent d’injecter de la théorie, de la philosophie et de développer des compétences psychosociales peu travaillées en classe : le faire-ensemble, le partage, le respect de l’autre et la prise de risque.

Nous prônons aussi des valeurs très fortes, très militantes sur l’écologie, le bio, avec des enseignements de la terre à l’assiette. Nous cherchons à faire l’école autrement, debout, en collectif, en goûtant, en jouant et en faisant en sorte que ce soit beau, agréable et plein de plaisir.

Quel regard portez-vous sur le projet de loi d’éducation à l’alimentation voté à l’assemblée nationale ? 

Sur le papier, nous soutenons la démarche et nous aimerions que cette éducation devienne obligatoire. Le format proposé est proche de ce que nous faisons et permet déjà d’ancrer des connaissances. Néanmoins, nous avons beaucoup de réserves sur cette proposition de loi.

D’abord, la loi propose une simple « expérimentation ». Les associations expérimentent déjà depuis des années : Pourquoi ne pas se baser sur les expérimentations qui ont été faites, et proposer un grand bilan national de ce qui a pu être fait par le monde associatif ? Ça c’était plutôt un questionnement, mais ce n’est pas très grave en soi. 

En revanche, le plus dangereux c’est que la loi ne définit pas de quelle alimentation on parle. Tous les amendements proposant d’ajouter le terme “alimentation durable” ont été balayés lors de la commission d’études des propositions d’amendement.

Enfin, la version initiale prévoyait un financement par le secteur privé. Derrière, tous les lobbies de l’agro-industrie se préparent à être les promoteurs de cette loi et à la financer. Cet article a été supprimé à la demande des députés, mais aucun financement public n’a été proposé en remplacement. La loi est donc bancale. Une loi de ce type, qui parle d’enjeux de santé publique de nos enfants, d’éducation à l’école, doit être financée par de l’argent public. 

Pensez-vous qu’il faille faire de l’alimentation une matière à part entière ?

J’ai récemment découvert qu’au Danemark, les élèves de collège ont trois heures de culture et pratiques culinaires par semaine pendant toute la sixième et cinquième. Je me suis dit à ce moment-là que nous étions vraiment loin du compte…

Malgré tout, nous sommes convaincus que ce n’est pas forcément une bonne idée de faire de la cuisine en soi, ou de l’alimentation en soi, une discipline à part entière. Nous prônons plutôt une approche transversale. Ça peut être utilisé en maths, en physique chimie, dans les langues, dans les cultures, l’histoire-géographie. Nous essayons d’avoir une pensée plus complexe, pour éviter que les enfants se retrouvent juste à faire des gâteaux à l’école.

Faites-vous le lien entre vos ateliers et le temps de la cantine ? 

Nous essayons constamment de créer des liens entre le temps pédagogique et le temps du repas à l’école. C’est très compliqué. Les décideurs ne sont pas les mêmes, chacun se renvoie la balle… Nous avons beaucoup d’idées, mais c’est très difficile de faire de la pédagogie à proprement parler sur ce temps-là, personne n’en a envie, ni les animateurs, ni les enfants. 

Nous avons malgré tout réfléchi à des petites animations autour d’une cagette de saison, qui rassemblera les ingrédients qui ont été travaillés par la cuisine ce jour-là. Pour le moment c’est encore en gestation.

Depuis plusieurs dizaines d’années, les politiques publiques se sont concentrées sur des messages d’injonction dans les écoles. D’après vous, quels sont les effets de cette approche ? 

Par exemple, sur le “mangez cinq fruits et légumes par jour”, j’ai entendu dire qu’il y avait quand même eu un impact positif sur les populations. Néanmoins je pense que ces messages sous forme d’injonctions ça ne fonctionnent pas auprès des enfants. Les études de chercheuses de l’INRAE comme Sophie Nicklaus ou Lucile Marty montrent que dès qu’on dit à un enfant « mange, c’est bon pour ta santé », cela crée un rejet. 

Nous incitons à goûter, mais les enfants ont le droit de cracher s’ils n’aiment pas. Nous travaillons plutôt par omission (pas de produits sucrés dans nos cagettes). Nous essayons aussi de leur montrer que leurs a priori n’étaient pas justifiés. Par exemple, en faisant préparer une pizza aux légumes à des collégiens récalcitrants, ils repartent fiers et constatent eux-mêmes que c’est bon. C’est un début de prise de conscience.

Quelle est la plus grosse difficulté à laquelle vous faites face dans le cadre de vos interventions ?

Le défi majeur reste l’accessibilité : comment permettre aux enfants de reproduire chez eux ce qu’ils découvrent en atelier ? Toutes les familles n’ont pas accès à des produits bruts et de qualité.

C’était d’ailleurs une autre limite de la proposition de loi d’Olivia Grégoire : elle faisait reposer toute la responsabilité sur les individus et les enseignants. Or, les choix alimentaires n’en sont pas toujours : certaines populations n’ont tout simplement pas le choix. Apprendre à cuisiner ne suffit pas si les bons produits ne sont pas accessibles financièrement et géographiquement.

Dire à un enfant qu’il est super de manger une courgette bio et locale n’a de sens que s’il peut la retrouver dans son quotidien. C’est pourquoi nous avons cosigné une tribune, déclinée en proposition de loi, en faveur de 100 produits sains à prix coûtant. Il faut que la grande distribution cesse de réaliser ses marges sur les aliments de meilleure qualité. C’est tout un changement économique et social qui doit être fait

Sans ces évolutions, nous risquons de créer de la dissonance cognitive chez l’enfant et d’accentuer un sentiment de précarité ou d’injustice. Pour éviter ça sur le terrain lors de nos ateliers, nous proposons des recettes simples et très abordables, organisées par exemple autour du pain ou des pâtes à base de farine.

Vous voyez beaucoup de différences de réception en fonction du territoire où vous agissez ?

Oui, totalement. Nous privilégions énormément les QPV, les REP+, etc. Nous nous rendons compte que notre impact est plus important dans ces territoires. Plus la zone est en grande précarité, plus les enfants sont réceptifs, demandeurs, et plus ça fait bouger les lignes. 

Dans ces zones nous essayons vraiment de créer des liens avec les familles. Nous proposons des ateliers familiaux le soir et nous essayons de créer des partenariats avec des artisans ou des réseaux locaux comme Vrac ou Biocoop, pour avoir des denrées que les familles peuvent ramener chez eux.

Nous nous rendons compte que quand nous travaillons dans des écoles CSP+, nous parlons en terrain conquis, l’impact est beaucoup plus faible. Les familles mangent plus de produits bruts, sains, bio, végétaux et beaucoup plus de viande. 

Pensez-vous que le type d’action que vous menez pourrait être généralisé au sein des écoles ? 

Oui, bien sûr. Nous avons développé un socle pédagogique simple, avec 4 axes fondateurs : le végétal et les saisons, les goûts, la graine, et la vie du sol. Il y a pleins d’axes transversaux aussi, sur l’écologie, le climat, la santé, le plaisir, et le social bien sûr. Nous serions ravis que l’Education nationale s’emparent de nos contenus. À ce moment-là nous serons prêts, parce que nous avons aussi développé des formations pour les enseignants, les animateurs et les collectivités territoriales. 

Merci beaucoup pour cette interview ! Avez-vous un dernier mot pour conclure ? 

Une animatrice me rappelait récemment que la Convention internationale des droits de l’enfant consacre le droit de chaque enfant à une alimentation saine, adaptée et sans danger pour sa santé.

Je pense que nous devons aussi transformer ce droit en un véritable apprentissage fondé sur le plaisir. C’est par la découverte et le bon goût que ces notions s’ancrent durablement. Si les jeunes générations ne prennent pas conscience que l’alimentation est un enjeu vital pour notre avenir sur Terre, nous ratons une étape cruciale.

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