La Caisse Alimentaire Commune : construire une démocratie alimentaire

Entretien avec Killian Vallois, Chargé de projet pour la Caisse Alimentaire Commune

Bonjour Killian, peux-tu nous expliquer ce qu’est la Caisse Alimentaire Commune et comment le projet s’est créé ?

 

La Caisse Alimentaire Commune est un projet de recherche et d’expérimentation de démocratie alimentaire via la mise en place d’une caisse commune. Elle permet aux participants de recevoir 100€ tous les mois sous forme de monnaie numérique (la MonA) à dépenser pour leurs achats alimentaires auprès d’enseignes conventionnées par notre Comité Citoyen de l’alimentation. Les 100 MonA sont reçus après le paiement d’une cotisation, qui est à montant libre et autodéterminé.

Je vais revenir sur la genèse du projet, cela permettra de mieux comprendre le fonctionnement de la caisse et de ses différentes instances. 

Un appel à projet national porté par cinq grandes associations du programme d’expérimentation  Territoire à vivreS a été lancé en 2021. L’objectif était de favoriser l’accès à une alimentation de qualité pour tous·tes, en impliquant les habitant·es, en particulier les plus précaires, dans des démarches de démocratie alimentaire. Le projet s’est déployé sur quatre territoires (Haute-Garonne Toulouse, Marseille, Montpellier, Lyon) en s’appuyant sur des dynamiques de coopérations locales.

À Montpellier, ce sont vingt-cinq structures qui sont se sont regroupées en collectif de coopération pour porter le projet, à la fois des associations de lutte contre la précarité alimentaire telle que l’Epso et Le Secours Catholique mais aussi la ville, la métropole, des instituts de recherches comme l’INRAE ainsi que Vrac & Cocinas et la FRCIVAM d’Occitanie, antennes locales de deux des cinq réseaux nationaux porteurs de l’appel à projet.

Au-delà de ces acteurs, la volonté d’associer des citoyens était présente dès les premiers pas du projet. Pauline Scherer et Marco Locuratolo, à l’origine du projet, et le collectif de coopération ont commencé à  mobiliser les habitant·es de la métropole à partir de février 2022 . L’objectif était de fédérer, de faire émerger des discussions autour de l’alimentation et de se mettre d’accord sur la forme que l’on voulait donner à ce projet de démocratie alimentaire. Ainsi, en juin 2022 se tenait la première Assemblée Citoyenne de l’Alimentation de notre projet avec les vingt-cinq structures partenaires et les quarante-sept membres qui allaient rejoindre le Comité. Celui-ci se réunira en séance de travail pour la première fois en octobre 2022. Mais l’événement  marquant véritablement la création de la Caisse Alimentaire Commune est son lancement officiel le 28 janvier. Quelques jours plus tard, les premières cotisations étaient versées dans la caisse et les premiers achats en MonA réalisés.

Terre Nourricière - Julien Revenu pour TERRITOIRES À VIVRES

Peux-tu revenir sur ce qu’est la démocratie alimentaire et comment ce principe se distingue de la sécurité sociale de l’alimentation ?

 

La démocratie alimentaire est un concept qui considère l’alimentation comme un sujet dont peuvent, voire doivent, se saisir les citoyens afin de définir les contours d’un système alimentaire souhaitable pour tous. La sécurité sociale de l’alimentation (SSA) s’inscrit dans cette idée et constitue une véritable proposition politique. La SSA considère l’alimentation de qualité comme un droit et la mise en place d’un système de budget garanti proche du fonctionnement originel de la sécurité sociale comme fondamentalement nécessaire. Cela correspond à un système fondé sur trois piliers : l’universalité, le conventionnement démocratique et le financement par la cotisation. 

La Caisse Commune de l’Alimentation est une manière de participer à ce grand projet et elle reprend ces trois principes de fonctionnement en les adaptant à la réalité de l’expérimentation.

Justement, peux-tu détailler comment fonctionne concrètement la Caisse ?

Le principe est que chaque participant cotise tous les mois un montant qu’il est libre de choisir. Pour aider les participant·es à se situer, le comité citoyen a développé un guide d’auto-détermination du montant de la cotisation qui nous semble adaptée selon les revenus, le budget alimentaire et le reste à vivre de chacun. Le fait de cotiser donne droit à 100€ par mois et par foyer pour faire ses achats alimentaires. Ces achats ne peuvent être réalisés que dans les enseignes conventionnées. 

C’est le Comité citoyen, à ce jour composé de 62 membres, qui définit le fonctionnement de la Caisse à savoir, principalement, le guide sur les modalités de cotisation ainsi que les le conventionnement, c’est-à-dire le choix des points de vente acceptant la MonA. Cela permet véritablement de créer une dynamique citoyenne de choix et de définition de l’alimentation durable. Ainsi, les critères retenus pour le choix des enseignes incluent la qualité des produits du point de vue de la santé, la juste rémunération des producteurs et productrices ainsi que l’impact environnemental.  À ce jour, douze boutiques et une trentaine de producteurs et productrices sont conventionnés.

La Caisse c’est aussi un projet de recherche action évalué par un conseil scientifique. Nous analysons et suivons de près toutes les retombées du projet afin de produire de la connaissance et un retour d’expérience solide sur la mise en place de cette initiative qui puisse nourrir la réflexion autour de la démocratie alimentaire.

Consignes CAL

Combien de personnes bénéficient de cette allocation mensuelle ?

Aujourd’hui, 373 personnes participent à l’expérimentation. Parmi elles, on retrouve les 50 membres originels du Comité et 60 personnes qui ont été intégrées au projet suite au rapprochement de la Caisse d’associations de lutte contre la précarité alimentaire. Les autres participants ont été tirés au sort afin de répondre à la volonté du projet de mener l’expérimentation auprès d’un échantillon le plus représentatif possible de la population de la métropole (âge et revenus). Cela permet aussi d’éviter toute stigmatisation lors des achats puisque la participation à la Caisse n’est pas associée à un statut social spécifique.

Comment le projet est-il financé ?

Le budget de la caisse n’est pas à l’équilibre avec les seules cotisations, et n’a pas volonté à l’être. En effet, nous considérons aujourd’hui que l’accès à une alimentation de qualité est un droit et que celui-ci doit être garanti par les pouvoirs publics. De ce fait, les cotisations couvrent 60% des besoins et sont complétées par des financements publics et privés. Au total le budget de la caisse est 400 000€ pour cette première phase d’expérimentation (hors salaires). La ville et la métropole de Montpellier ainsi que la Région Occitanie et le Conseil Départemental de l’Hérault participent à hauteur de 20% et la Fondation de France ainsi que la Fondation Daniel et Nina Carasso également. 

La Caisse des Dépôts, la Fondation de France ainsi que le fond de dotation de La Poule Rousse nous soutiennent pour assumer les charges de personnels pour les activités de recherche et opérationnelles. 

Peux-tu nous en dire plus sur la MonA, et pourquoi ce choix a été fait plutôt qu’une monnaie locale par exemple ? 

La monnaie locale La Graine existait déjà à Montpellier lorsque le projet est né. Nous avons fait le choix d’adopter la MonA (monnaie alimentaire) pour la Caisse car nous n’avions pas nécessairement les mêmes critères de conventionnement. Notre conventionnement repose sur le comité citoyen, or La Graine a son propre cahier des charges. Par ailleurs, le principe de monnaie locale est assez contraignant pour les enseignes puisque si elles ne parviennent pas à dépenser l’ensemble de leur monnaie encaissée auprès de leurs fournisseurs, elles se voient appliquer une commission de conversion en euros de 2%. Ce principe de circularité est essentiel pour les monnaies locales, c’est une incitation à consommer sur le territoire. A contrario, les enseignes peuvent directement convertir euros le montant total de MonA encaissé. Enfin, la monnaie numérique nous permet de tracer les achats, ce qui contribue grandement à alimenter notre projet de recherche.

Quelles actions et dynamiques d’engagement se déploient autour du projet de la Caisse ?

Les premières retombées de cette expérimentation sont riches et très positives. Une véritable dynamique de prise de conscience, de prise de pouvoir et de renforcement du lien social en découle. Ce projet fondé autour de la démocratie alimentaire accroît la mise en mouvement des participants, leur politisation et leur envie de contribuer aux décisions qui impactent leurs quotidiens.

Des ateliers ont également été mis en place afin que les participants se rencontrent à l’échelle des différents quartiers couverts par la Caisse afin d’imaginer l’alimentation de demain et d’identifier les besoins des différents quartiers en matière d’alimentation. Plus largement, une dynamique globale de collaboration territoriale émerge à tous les niveaux (producteurs, consommateurs, institutions, enseignes de distribution etc.).

démocratie alimentaire à montpellier
Le comité citoyen de l’alimentation - Source : Montpellier Méditerranée Métropole

Quelles sont les prochaines étapes du projet dans les mois/années à venir ? 

La première phase de notre expérimentation prendra fin en juin 2024, et nous sommes à la recherche de fonds pour permettre d’enclencher une deuxième phase au moins jusqu’à la fin de l’année 2025. Le sujet de l’alimentation durable est tentaculaire et cette expérimentation enclenche d’autres projets et perspectives. Par exemple, nous étudions actuellement la possibilité de créer un réseau de mutualisation d’approvisionnement sur Montpellier avec les producteurs via un groupement d’intérêt économique et environnemental (GIEE). Nous envisageons aussi d’accompagner dans le futur d’autres territoires dans la mise en place de projet de Caisse Alimentaire Commune.

Planning CAL

L’avis de FoodBiome

Le projet de la Caisse Alimentaire Commune contribue à la réflexion collective que nous devons mener pour faire émerger un système alimentaire durable et qui ne laisse personne sur le bord du chemin. Comme les différentes retombées de cette expérimentation de démocratie alimentaire commencent à le montrer, initier des discussions autour de l’alimentation dans une logique de coopération multi-acteurs locale permet d’enclencher des initiatives qui répondent véritablement aux besoins des territoires et participent plus largement au développement d’un système alimentaire territorial durable.

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